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343 : Féminisme et voile, une liaison dangereuse ?

Mis à jour : 11 déc. 2020

Par Julie Thamin

9 octobre 2020


La vice-présidente de l’UNEF porte un hidjab en commission de l’Assemblée nationale. Scandale. Des parlementaires quittent la salle au nom du principe de laïcité. Relance de la controverse qui a fait voler le féminisme en éclats. Entre restauration de la pudeur et racisme antimusulmans, où est passée la libération des femmes ?





Comment le voile, qui vise à dérober aux regards de l’homme des chevelures susceptibles d’enflammer son désir, ne révolterait-il pas le féminisme, tendu vers l’émancipation, hostile aux marqueurs de discrimination sexiste ? On imaginait bien une empoignade, mais a priori entre adeptes de l’emprise masculine et apologistes de l’égalité hommes-femmes. Pourtant, c’est bien le féminisme lui-même que ces empoignades ont durablement scindé – tout comme la GPA, la prostitution, ou plus récemment la déferlante #MeToo. Entre usage abusif de l’argument « laïcité » – fort pratique pour diffuser le racisme sans trop en avoir l’air –, voile brandi en étendard de la liberté par des jeunes femmes affirmant : « Je fais ce que je veux de mon corps », et consensus prudent par crainte de basculer dans la stigmatisation, le voile a mis le feu dans le camp féministe.

Voile sur les filles : la fracture

C’est en 1989 qu’il fait irruption dans le débat public, arrivant tout gentiment par le minois de collégiennes de Creil, dans l’Oise. Elles sont exclues des cours. La scission est immédiate. D’un côté, les tenants de la laïcité (Élisabeth Badinter, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut et d’autres) lancent une tribune : « Profs, ne capitulons pas ! ». Symbole d’aliénation, de soumission, le voile n’a rien à faire dans l’école de la République. Gisèle Halimi se prononce également contre le port du voile au nom de « la défense de la dignité des femmes ». Elle claque la porte de SOS Racisme, trouvant l’organisation bien tiède sur ce qu’elle considère être « un symbole de la soumission et de l’infériorisation de la femme »[1]. De l’autre côté, des féministes qui se prononcent non pas pour le voile, mais contre l’exclusion des jeunes filles voilées, afin de ne pas les éloigner de l’éducation publique (d’anciennes responsables du Planning Familial, la cofondatrice du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) Joëlle Brunerie-Kauffmann, mais aussi René Dumont, Alain Touraine). Les deux camps s’accordent sur un point : la défense de l’égalité hommes-femmes au sein de l’école. Laïcité exclusive contre laïcité inclusive. L’affaire se conclut par un avis du Conseil d’Etat qui confirme la « liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses » et laisse le choix aux dirigeants d’établissements d’agir à leur guise, si la tenue en question trouble l’ordre scolaire… Chacun y allait de sa position, de son coup de gueule, excepté… ces voix que l’on n’écoutait pas, mais qui ne tarderaient guère à se faire entendre : celles des principales concernées, les filles et femmes voilées.

La loi de 2004 qui interdit les signes religieux ostensibles à l’école publique relance la controverse. Elle est perçue comme une attaque directe à l’encontre des musulmanes. Les temps ont changé, le féminisme s’est diversifié, les jeunes femmes issues de l’immigration n’entendent plus se laisser faire, les thématiques de genre, classe et race se mêlent au féminisme, on appelle cela l’« intersectionnalité ». Mot nouveau pour une pratique déjà effective. Les féministes combattaient aux côtés des femmes du FLN, pour ne citer qu’un exemple. Mais à nouvelle génération, vocabulaire nouveau, effacement d’une partie de l’Histoire, et hop, soudain, on ne voit plus qu’un vieux féminisme blanc, complètement largué par les nouvelles problématiques. Celles qui portent le voile s’expriment et dénoncent la double stigmatisation qu’elles subissent en tant que femmes et musulmanes. Elles expriment leur révolte d’être sans cesse renvoyées à leurs origines. Elles endurent les remarques et les regards agressifs. « Retourne dans ton pays ! » ou « Retourne dans ta cuisine ! », entendent-elles quotidiennement[2]. Le Collectif des Féministes pour l’Égalité, qui réunit des femmes de toutes origines (dont des MLF historiques), se prononce pour le libre choix. Parallèlement, Ni putes ni soumises, fondé en 2003 afin de lutter contre les violences faites aux femmes dans les « quartiers », suit la démarche inverse. Assez timide sur la question au début, le mouvement devient résolument antivoile.

Le voile, c’est « mon choix »

D’après un rapport de l’Institut Montaigne publié en 2016, seules 6% des femmes portant le voile en France s’estimaient alors contraintes. Le « libre choix » s’imposait. Le dénier aux femmes, c’était désormais leur contester le droit d’être une personne consciente et libre. Insinuer qu’elles étaient manipulées procédait du même discours qui, avant la Libération, refusait aux Françaises le droit de vote au motif qu’elles imiteraient « leur curé ». D’autre part, le mouvement provoile s’inscrivait dans un nouveau courant du féminisme, dit

« décolonial », qui refusait la prédominance des féministes « blanches », accusées d’imposer une vision universaliste, jugée arrogante. Et l’on rappelait le dévoilement forcé des femmes algériennes lors de la colonisation. Politique et religieux s’imbriquaient étroitement. Le voile devenait instrument de combat de musulmanes françaises clamant haut et fort : Le voile n’est pas marque de soumission à l’homme, mais à Dieu.


Le voile marque, qu’on le veuille ou non, une différence entre l’homme et la femme. En se cachant les cheveux, celle-ci évite de soumettre à la tentation un homme considéré comme en proie à des pulsions difficilement répressibles.

Dès lors, les antivoile sont accusés de sexisme… Puis de racisme... Les musulmanes couvertes et ceux qui les soutiennent dénoncent l’« islamophobie » – concept problématique, puisqu’assimilant à la haine la critique de la religion, pourtant de droit en république laïque et libérale. Prise d’otage idéologique, sabordage du débat, chaque sortie contre le voile faisant l’objet de cette imputation.

S’opère alors un glissement lexical. Certains délaissent « foulard » ou « voile islamique », et parlent de « bout de tissu » autour duquel il ne faut pas faire tant de bruit. Une euphémisation, pour éviter de se pencher sur le véritable problème. Le voile marque, qu’on le veuille ou non, une différence entre l’homme et la femme. En se cachant les cheveux, celle-ci évite de soumettre à la tentation un homme considéré comme en proie à des pulsions difficilement répressibles. Incompatibilité fondamentale avec le féminisme : les femmes ne sont pas responsables du comportement des hommes. Or le voile dit le contraire, désignant la femme comme tentatrice en puissance, qui doit la mettre en veilleuse, si elle veut continuer à vivre. Les féministes provoile d’aujourd’hui, en France, disent qu’il ne faut pas regarder à l’étranger. Que le droit de porter le voile n’a rien à voir avec l’obligation faite dans certains pays. Pourtant, les Iraniennes, en 1979 déjà, manifestaient contre l’oukase de l’ayatollah Khomeini les obligeant à se couvrir la tête. Et aujourd’hui encore, en Iran, une femme, une avocate, Nasrin Sotoudeh, agonise en détention, après une grève de la faim, pour avoir défendu des prisonniers politiques et le droit des femmes à ne plus se couvrir les cheveux. Comment peut-on se déconnecter du monde à ce point-là ? « Bout de tissu »… Ce terme est un outrage à toutes les femmes encagées, vitriolées, assassinées pour opposition à cet asservissement.

La « pudeur » est à la mode

Dans une tribune intitulée « Derrière la loi foulardière, la peur »[3], le philosophe Alain Badiou qualifiait l’interdiction des signes religieux ostensibles de « loi capitaliste pure » ordonnant que « la féminité soit exposée », que « la circulation sous paradigme marchand du corps féminin soit obligatoire ». Il ajoutait : « Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l’assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards ». Un jugement pour le moins approximatif : le capitalisme se moque royalement des femmes voilées… Sauf quand elles rapportent. Depuis quelques années, la « mode pudique » est utilisée par de nombreuses grandes marques de luxe, qui ont flairé la bonne affaire. Hidjabs colorés, burkinis superbes… L’islam est donc soluble dans le capitalisme.

Les féministes provoile n’ont pas évité les comparaisons oiseuses. Le string opprimerait autant que le voile. La femme, en Occident, vivrait sous « burqa mentale ». S’affamerait pour obéir aux diktats de la mode. Se bousillerait la colonne vertébrale, perchée sur ses talons hauts… Peut-être. Mais aucune femme n’est condamnée à mort pour refus de porter le string.


On repeint la République en paradis pour les femmes. On feint d’oublier que leur libération, au sein même de cette République, a nécessité des luttes féministes féroces. Le glissement sémantique du terme « laïcité », réduit à « nos valeurs », exprime en fait le fond de cette nouvelle approche : le repli nationaliste.

Au nom de la « laïcité », érigée en mantra, s’est engouffré dans la polémique tout un courant peu suspect de sympathies féministes. Les mêmes qui renâclaient sur l’IVG, protestaient contre le mariage pour tous, se découvrent une fibre vibrante et palpitante pour la séparation du politique et du religieux, qui permet de dénoncer le port du voile comme un outrage insupportable à la République. Et voilà que sa condamnation s’effectue à grands coups de rappels de « nos valeurs ». On repeint la République en paradis pour les femmes. On feint d’oublier que leur libération, au sein même de cette République, a nécessité des luttes féministes féroces. Le glissement sémantique du terme « laïcité », réduit à « nos valeurs », exprime en fait le fond de cette nouvelle approche : le repli nationaliste. Pour s’intégrer, on doit s’habiller « à la française ». S’habiller àla française… cela laisse songeur… Est-ce porter un béret ? une coiffe bretonne ? ou bien carrément s’emmitoufler dans un drapeau tricolore en montrant sa poitrine ? « À Rome, on s’habille comme les Romains », argumentent les nationalistes. Indigence de la pensée. Dévoiement du principe laïc, permettant au racisme de se décomplexer, de s’épanouir.

Dérive, aussi, côté lutte contre le voile. Ce n’est plus seulement le foulard comme tel que certains fustigent, mais la personne, la femme qui le porte. Récemment, Judith Waintraub, du Figaro Magazine, a tweeté la vidéo – diffusée sur BFM TV – d’une jeune musulmane présentant des recettes de cuisine économiques pour les étudiants. La journaliste a cru très malin de surmonter son message d’un laconique « 11 septembre », amalgamant voile et terrorisme. La crétinerie du propos se passe de commentaires. Mais Waintraub a été submergée de menaces de mort, certains lui promettant même un sort « à la Charlie

Hebdo ». Bienvenue dans un monde où la violence terroriste se présente comme réponse idoine à la stupidité.

Autre histoire, autre perspective, la vice-présidente de l’UNEF, Maryam Pougetoux, se présente voilée à une séance de travail de l’Assemblée nationale. Un député LR prend alors la parole pour dénoncer « une démonstration communautariste », une infraction au

« principe de laïcité » et une « attaque préméditée » qui le contraignent à quitter la salle. Il est aussitôt contredit par la présidente de la commission qui rappelle qu’aucune règle n’interdit le port de signes religieux lors d’une commission de travail de l’Assemblée – bien qu’il soit proscrit dans l’hémicycle. Une députée LREM se joint à son collègue LR pour faire part de sa volonté de quitter la salle, elle aussi, au nom des « valeurs de la laïcité » et, nuance importante, de « sa vision personnelle des relations entre les hommes et les

femmes ». La polémique se déchaîne. Nulle modération. Les contempteurs de cette sortie fustigent racisme et sexisme. Les laudateurs, un poke bowl multicolore allant du féminisme aux droites extrêmes, saluent chaleureusement l’initiative. La romancière Leïla Slimani prend la parole quelques jours plus tard pour clamer sa « colère » contre l’attitude des députés :

« Je trouve ça indigne, je trouve ça lamentable, je trouve ça déloyal. (…) Moi, on ne m’a pas dit que la démocratie, c’est d’humilier les gens, c’est de les mépriser, c’est de les réifier, c’est de regarder quelqu’un et de lui dire « En fait, je ne te reconnais pas comme un citoyen » (…). On peut être contre le voile, ça, je le comprends (…). Mais il y a une grande différence entre être contre le voile et s’attaquer à une femme voilée. (…) Le féminisme, c’est un humanisme, ça n’est pas de manquer comme ça de respect aux gens ». Nous ne pouvons qu’être d’accord avec les sages propos de la romancière, d’autant que les agressions verbales, et parfois, physiques, à l’encontre des femmes voilées, sont des réalités en France. Mais, en l’occurrence, la députée n’a pas insulté la vice-présidente de l’UNEF, elle a quitté la salle. Ce qui peut être considéré comme une marque de mépris, mais aussi de fidélité à des convictions féministes. La députée répond d’ailleurs sur Twitter à Leïla Slimani en se revendiquant d’un « féminisme universaliste ». Demeure que le visionnage intégral de la séquence engendre un sentiment de malaise. Une femme voilée, représentante syndicale, réduite au silence, à l’invisibilité, tandis que des parlementaires commentent son « cas ». Sur ce point, Leïla Slimani a raison : en refusant de lui parler, ils la réifient, la réduisent à ce qu’elle porte sur la tête.

Libérée, délivrée… dévoilée 

Il ne faut pas se voiler la face : comme en témoigne le Hijab Day, les provoile ont le vent en poupe. D’ailleurs, on ne dit pas provoile, mais prochoix, pour bien marquer qu’il s’agit d’une action libre et individuelle. S’affirmer contre, aujourd’hui, c’est naviguer entre des écueils : racisme (ceux qui voient le djihad derrière chaque voile) et sexisme (dénier à la femme son pouvoir de décision). Des jeunes filles ont lancé le hashtag #14Septembre pour inciter les collégiennes et lycéennes à s’habiller comme elles le souhaitent, au sein de l’école, exprimant ainsi leur ras-le-bol de devoir subir des injonctions vestimentaires, affirmant le droit d’arborer les tenues qui leur plaisent, de montrer leur nombril, leur décolleté, leurs cuisses. Et c’est tout naturellement qu’elles ont apporté leur soutien à leurs « sœurs » portant le foulard, au nom de la liberté… Et du féminisme. Un « lâchez-nous la grappe avec nos vêtements » exprimé tel quel. Le mouvement transcende la symbolique du voile. Un mouvement de protestation jeune, vigoureux, qui entend dépasser les clivages racistes.


Le voile sur la tête des femmes est une discrimination, pas en France, pas dans la République laïque, mais dans le monde entier.

Le voile, « c’est mon choix », affirment les filles voilées, « c’est leur choix », renchérissent leurs soutiens, « c’est un symbole de l’asservissement de la femme », clament des féministes, « c’est une provocation contre la République », protestent les tenants d’une laïcité intransigeante, « pas de ça chez nous ! », mugissent les nationalistes. Dans ce concert discordant, une revendication commune émerge : le féminisme. Ils et elles s’affirment tous

« féministes ». En se heurtant à de nouvelles problématiques, le mouvement de lutte pour l’émancipation des femmes serait-il devenu obsolète, puisque, concernant le voile, il ne semble plus en mesure d’apporter une réponse claire et combative ?

Les déchirures internes sont consubstantielles au féminisme, comme à n’importe quel mouvement. Le voile lui pose un problème. Mais la non-mixité, l’invisibilité des lesbiennes, l’essentialisme opposé à l’universalisme ont aussi provoqué de vifs débats débouchant sur des ruptures.

Comment dès lors, affirmer et réaffirmer que le voile, en plaçant la femme dans une position subalterne, est un enfermement ? On peut déjà, pour cette question précise, se débarrasser des termes de République et de laïcité, puisqu’ils sont devenus des fourre-tout, perméables aux excès. L’immense majorité des femmes qui portent le voile en France le font librement. On pourra toujours discuter sur les pressions déguisées qui s’exerceraient sur elles pour faire de ce signe un cheval de Troie du fondamentalisme, mais on ne peut pas nier leur parole. La stigmatisation rejette, repousse, déteste. Elle n’est pas acceptable et, même pragmatiquement, contre-productive : en humiliant, en rabaissant, en invisibilisant, on renforce le mouvement provoile, la révolte des femmes voilées contre leur exclusion sociale. Acceptons leur choix. Exprimons le nôtre : le voile sur la tête des femmes est une discrimination, pas en France, pas dans la République laïque, mais dans le monde entier.

[1] Soir 3, le 2 novembre 1989. [2] Comme le souligne Les filles voilées parlent d’Ismahane Choucer, Malika Latrèche et Pierre Tévanian, La Fabrique, 2008. [3] Le Monde, 21 février 2004.

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