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343 : Féminisme seventies, ne me dessine pas un mouton !

Par Julie Thamin

12 septembre 2020


Ah, les seventies… Ça déménageait. On croyait à des lendemains post-sexistes. La preuve par trois livres qui déconstruisaient le patriarcat, aujourd’hui, à certains égards, toujours visionnaires.





Comment voyait-on l’avenir des filles, des femmes, leur émancipation, dans les seventies ? En pleine vague féministe, au mitan de cette décennie, trois livres explosifs déglinguent le formatage. Avec humour et poésie, pour Rose bombonne ; une troublante noirceur, pour Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon ; une rage vivante et drôle, pour Ainsi soit-elle[1].Leurs points communs ? Dénoncer le chantage : si tu ne te comportes pas en fille, en femme, nul ne t’aimera, ni tes parents, ni les garçons, ni les hommes, personne. Et ouvrir grand les fenêtres, pour que l’identité sexuelle ne soit plus imposée mais choisie. Obsolètes, ces visions d’avenir ?... ou encore étonnamment stimulantes ?


En fait, le conte était bien plus subversif que ne le soupçonnaient les gardiens du patriarcat.

Elephant Woman

Ce qu’on pouvait en avoir marre, dans les seventies, des contes rabâchés aux enfants, aux petites filles, avec leurs clichés sexistes. Marre de Blanche-Neige, femme de ménage gratos pour les sept nains. De Cendrillon, qui échappe à sa condition de domestique martyrisée grâce à son menu petit pied. De la Belle au Bois Dormant, qui, dans la version originale, est carrément arrachée à son long sommeil par… le viol du « Prince Charmant » (plus tard, on a préféré un chaste baiser sur la bouche). De Petit Ours Brun, particulièrement agaçant avec sa maman toujours prête à faire la cuisine et le ménage tandis que Papa fronce les sourcils…

Rose Bombonne a surgi comme l’antidote féérique. Comme une histoire décapante, propre à oxygéner l’imaginaire des enfants. Autrefois, les éléphantes étaient roses et les éléphants gris. Si, si, puisqu’on vous le dit. Certes, ce rose n’était pas naturel : les bestioles restaient parquées (interdiction de sortir en pleine nature), affublées de collerettes de cette couleur, et s’escrimaient à suivre un régime à base de fleurs pour devenir encore et toujours plus roses. Mais c’était la couleur des petites femelles gentilles, polies, jolies, soumises. Et les parents éléphants expliquaient doctement à leur progéniture que ce rose était la condition sine qua non pour espérer dénicher un mari (but ultime de l’existence). Seulement, une petite éléphante fait le désespoir de son papa et de sa maman, et suscite honte et réprobation dans toute la communauté. Car… en dépit du régime alimentaire spécial, elle reste obstinément grise ! Révoltée par cette pression, la petite ? Non, juste triste de ne pas correspondre à l’idéal que ses parents voudraient qu’elle incarne. Aussi accepte-t-elle les reproches, redouble-t-elle d’efforts… Jusqu’au jour où, tandis qu’elle observe avec envie ses congénères masculins se rouler dans la boue, s’amuser en toute liberté, l’idée lui vient de la désobéissance, de la révolte. Et elle franchit la clôture. D’abord scandalisées, les éléphantes se joignent à la rebelle, sautant la haie qui les sépare de la vie au grand air, de la liberté… Et depuis, tous les éléphants sont gris.

On peut certes douter de la véracité de ce conte, mais on notera que le gris des femelles n’a pas freiné l’ardeur des mâles, et que les éléphants ont bel et bien continué de se reproduire. S’ils sont aujourd’hui en voie d’extinction, ce n’est pas à cause du laisser-aller chromatique des éléphantes, mais des pulsions exterminatrices des chasseurs Sapiens. Ainsi donc, les parents n’hésiteraient pas à mentir lorsqu’il s’agit de perpétuer le modèle social ?

Quelques esprits chagrins ne manquèrent pas de trouver que c’était fort déprimant, ce monde où tous les sexes se ressemblent. Ah d’accord, c’est ça les féministes, tout le monde pareil, plus de filles, plus de garçons ! En fait, le conte était bien plus subversif que ne le soupçonnaient les gardiens du patriarcat. Les éléphantes n’envoyaient pas bouler que le rose et la ségrégation dans le jeu, mais aussi, par là même, la sacro-sainte autorité parentale, et l’obligation de se soumettre à des critères physiques et psychologiques pour harponner un éventuel mari. Bref, la vie de prisonnières, à périr d’ennui. Place au libre choix. « Un jour, mon prince viendra », c’était fini pour les éléphantes.

2020. Les filles ne sont plus systématiquement habillées en rose ni cantonnées à des activités « féminines ». Aussi le joli conte a-t-il pris un petit coup de vieux. Mais précisément parce qu’il a fait bouger les lignes. Et en 1975, époque de princesses timorées, de livres d’apprentissage sexistes (Daniel et Valérie, pour les cours préparatoires, où Daniel était courageux et défendait Valérie qui avait peur du chien ; oui, on en était encore là), quel vent frais dans l’édition jeunesse. Au fait, le rose… Plus réservé aux filles ?... Force est de constater que si, un peu quand même. Voire qu’il leur est encore le plus souvent destiné. Agrémenté de paillettes, à l’occasion. Ce n’est pas un « Girl Power » plaqué çà et là sur un T-shirt noir ou bleu qui change la donne. La pub continue d’hypersexualiser les jeunes femmes, arborant des slogans à la gloire de leur indépendance en parfaite contradiction avec le signal envoyé. Féminisme washing. Récupération des messages égalitaires. Pour ressusciter le monde d’avant. Alors que Rose bombonne rêvait l’après.

Ça se range où, les « garfilles » ?

Rêvait aussi l’après l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, roman pour enfants sans doute moins daté, puisque régulièrement réédité depuis 76. Une petite fille joyeuse, heureuse de vivre. Elle ne reste pas dans son coin, bouge, s’amuse, affiche fièrement ses cheveux en bataille, ses pulls troués. Seulement, ses parents supportent mal qu’elle soit si naturelle. Et les critiques pleuvent : « On l’aime bien quand elle n’est pas coiffée comme Julie, quand elle parle moins que Julie… » Garçon manqué, dit d’elle son père. Julie traduit : fille pas réussie. Une série d’images de ce conte cruel illustre le poids de la métamorphose souhaitée : quatre images, où Julie apparaît d’abord dépenaillée, puis un peu mieux coiffée et habillée, pour terminer en petite fille modèle, barrette domestiquant des cheveux lissés. Là, oui, voilà, elle ressemble enfin à une fille, s’extasient les parents… Une fille digne d’être aimée. Enfin, tout s’arrange. Mais au fil de la métamorphose, Julie a perdu le sourire. Elle est sapée comme il faut, ses parents sont fiers d’elle, et pourtant elle fait la gueule. Un jour, mystérieusement, apparaît une ombre de garçon qui s’attache à ses pas. Un vrai cauchemar pour elle. Ne serait-ce pas une punition ? Parfaitement méritée ? N’est-ce pas ce qui arrive lorsqu’on piétine le code des filles ? Peu à peu, elle sombre dans la dépression, au point de vouloir disparaître sous terre. « Dis, maman, s’il n’y a plus de lumière, ça fera mourir les ombres ? » Trouble de la personnalité poignant. Ce ne sont pas les adultes qui l’aideront. Mais elle fait la rencontre d’un garçon que l’on traite de fille (parce qu’il pleure). Tous deux, ils décident qu’ils ne sont pas des cornichons, qu’ils ne se laisseront pas mettre en bocal, celui des « Cornifilles » ou celui des « Cornigarçons », découvrant au passage qu’on ne sait pas où mettre les « garfilles ». Ensemble, ils affronteront les préjugés et vivront tels qu’ils sont, sur cet air que se chantonne Julie en marchant : « On a le droit ».

Le livre aborde la question du genre, bien avant qu’elle ne s’impose comme telle dans le débat public. Apologie d’une liberté individuelle absolue, critique en règle de l’intolérance familiale. Avec pour point d’orgue une puissante note d’espoir. Mais on imagine, pour la fille révoltée, la longue et âpre lutte qui ne devrait pas manquer de l’attendre. Au fil de ses rééditions, l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon a subi l’ire des critiques de droite (très à droite). Dans la France mitterrandienne, l’une d’entre elles titrait « La gangrène de la subversion », visant plusieurs livres pour enfants, dont, particulièrement, celui-ci.

On aimerait croire un tel conte dépassé. Il reste impertinent, dérangeant. Les filles, les femmes sont-elles de nos jours libres de faire tout ce qui leur chante ? Des études, oui. Des métiers autrefois réservés aux hommes, oui. Sous la protection d’une législation plus favorable à leurs droits. Mais le message subliminal « Sois polie, sois jolie » imprègne encore largement les relations sociales. Et les injonctions restent fortes. Quand une femme élève la voix à l’Assemblée Nationale, piaillements imitant des poules en colère, moqueries acerbes, voire insultes directes. Une femme de pouvoir arbore un physique ingrat ? Le dénigrement s’exprime sans le plus petit fard. Les jeunes LGBTQI+ ? Encore tragiquement persécutés au sein même de la cellule familiale. Sans aborder frontalement leur situation (rappelons qu’à l’époque, l’homosexualité est pénalement réprimée), le livre offrait et continue d’offrir à toutes celles et tous ceux qui ne se sentent pas comme les autres le sentiment qu’ils peuvent être compris et qu’une vie libre est possible.


Aujourd’hui, on relit ça stupéfait, partagé entre effroi, incrédulité et fou rire.

Benoîte groove

Au rayon essais pour adultes, la plume alerte et drôle de Benoîte Groult pulvérisait le machisme (en pleine forme dans les seventies) à coups de citations – « L’homme tire sa dignité et sa sécurité de son emploi. La femme doit l’une et l’autre au mariage » (Jean Foyer, ministre de la Justice, février 1973) –, d’épinglage de la presse féminine – qui ne répugnait pas à conseiller à une jeune fille de laisser son fiancé gagner au tennis, car il prendrait ombrage d’une défaite – ou encore de promenades dans l’histoire de la « pensée » sexiste – « Une femme qui exerce son intelligence devient laide, folle et guenon » (Proudhon). Aujourd’hui, on relit ça stupéfait, partagé entre effroi, incrédulité et fou rire (De Gaulle répondant à la revendication d’un secrétariat d’Etat à la condition féminine : « Et pourquoi pas un ministère du tricot ! »).

Benoîte Groult fut la première à dénoncer publiquement les mutilations sexuelles infligées aux femmes (excision et infibulation), moins drôle, évidemment, dans cette partie, mais engagée, intrépide, ne craignant pas d’attaquer la religion. Elle n’épargnait pas non plus la psychanalyse, atomisation de papy Freud avec son « envie de pénis » et son « complexe de castration », sa portée aux nues du vagin et son mépris du clitoris. Outrage qui vaudra à Benoîte l’ire de quelques intellectuels. Son incursion dans le rayon jouets des magasins faisait mouche, notamment ce passage où elle s’indigne des toilettes miniatures à récurer pour filles, préparation à une joyeuse vie de ménagère ; et plus généralement avec ces pages pointant l’affolante séparation entre objets pour filles et objets pour garçons (aujourd’hui, on dit « genrés »).

On pourra lui reprocher sa vision sombre du Moyen Âge, infirmée par l’historiographie. Mais ce défaut et quelques autres ne doivent pas faire oublier l’importance du livre. De son titre, pour commencer, Ainsi soit-elle, une provocation que l’on mesure mal en 2020, mais qui posait la question, inaudible à l’époque : Et si Dieu était une femme ? Benoîte Groult était connue pour écrire des romans « féminins ». Lorsqu’elle commence à s’interroger sur la place faite aux femmes qui pensent, elle remarque que, brusquement, dans le milieu mondain qu’elle fréquente et où des hommes la complimentaient avec un « Mon épouse aime beaucoup vos livres », elle devient la cible de très vives critiques. Elle devient une

« emmerdeuse ». « Les hommes ont toujours été ravis quand nous étions capricieuses, coquettes, jalouses, vénales, frivoles… excellents défauts, soigneusement encouragés parce que rassurants pour eux. Mais que ces créatures-là se mettent à penser, à vivre en dehors des rails, c’est la fin d’un équilibre, c’est la faute inexpiable. » Elle n’hésite pas, d’ailleurs, à reprendre les injures qui lui sont adressées, mue par le don de lire dans l’avenir, car, effectivement, elle sera bien, à la sortie du livre, traitée de « mal baisée », apostrophe raffinée super hype dans les seventies (à laquelle les féministes répondaient joyeusement

« La faute à qui ? »). Ni grande théoricienne, ni donneuse de leçons, Benoîte Groult observe le patriarcat (sans utiliser le mot) et la vie sous tutelle des femmes, privées d’indépendance financière.

Sa verve est sa force, en même temps que son talon d’Achille : regard assez léger, parfois superficiel, picorant un peu d’essentialisme auprès d’Annie Leclerc (l’idée que la femme possède des vertus spécifiquement féminines), notamment lorsqu’elle écrit : « Elles sont plus près des arbres, de l’eau originelle qui baigne leur descendance »… Vision quasi mystique de la Femme, ramenée à sa fonction procréatrice. Tombée depuis en désuétude. Le féminisme de Groult est aussi un peu hors sol, étranger aux luttes de classes : « Soraya[2] est plus près d’Arlette Laguiller que Giscard n’est le frère d’un O.S. du Mans ». Les féminismes universaliste et intersectionnel sont allés plus loin. Mais Benoîte leur avait quand même sacrément mâché le travail.

[1] Adela Turin et Nella Bosnia, Rose bombonne, Édition des Femmes, 1975 ; Christian Bruel, Anne Galland, Anne Bozellec, Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, Le sourire qui mord, 1976 ; Benoîte Groult, Ainsi soit-elle, Grasset, 1975. [2] Ex-reine d’Iran.


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