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343 : Femmes, je vous hais.me

Par Julie Thamin

11 décembre 2020


Hymnes à la « Femme » dégoulinant de préjugés sexistes, ritournelles lascives exaltant une sensualité libérée, diatribes progressistes ou réactionnaires, les variétés reflètent l’évolution de la condition féminine. Tour d’horizon, de la fin des sixties à nos jours. Au programme, contradictions, surprises et paradoxes.





Les chansons populaires sont celles qui ont rencontré « leur » public. Ce n’est pas un truisme. Car, entre le tube et son audience, c’est une fusion qui s’opère. Croire que l’on fabrique un succès est une illusion. Personne ne sait, ni les producteurs, ni les auteurs, quel titre sera propulsé pour des années dans l’imaginaire collectif. Soutenir que quelques faiseurs avides d’or et de gloire tirent de grosses ficelles pour pondre des chansons ineptes propres à engourdir les masses relèverait d’un complotisme crasse. S’imaginer, à l’inverse, une industrie musicale vierge de toutes manipulations (ciblage, matraquage…) serait faire preuve de naïveté. Entre ces deux écueils, une analyse des éléments textuels, visuels, musicaux ayant pu contribuer à la popularité de certaines chansons sur les femmes n’est pas impossible. Revue des tubes des cinquante dernières années. Le plus sexiste, n’est pas celui que l’on imagine…


Brigitte Bardot, « Harley Davidson », 1967

Auteur : Serge Gainsbourg. Compositeur : Serge Gainsbourg.

Indissociable du clip, puisqu’elle fut ainsi diffusée pour la première fois, la chanson de Bardot peut apparaître comme un cliché, celui de l’amazone excitante, destiné à émoustiller un public masculin. Moulée dans une minirobe en cuir, les jambes emprisonnées dans des cuissardes (elle a d’ailleurs lancé la mode de ces bottes), la bombe BB ne déroge pas à son image. À l’époque, elle est un sex-symbol au rayonnement international. Mais c’est un trompe-l’œil. « Harley Davidson », loin d’incarner la soumission au machisme, explose tous les codes. « Je n’ai besoin de personne / En Harley Davidson », apostrophe crânement Bardot, le regard fier et le sourire discret. Elle n’est pas là pour plaire aux hommes, mais pour se faire plaisir, sexuellement. La moto est un sex-toy géant, pas un substitut phallique. Un sex-toy clitoridien, que BB enfourche avec résolution : « Quand je sens en chemin / Les trépidations de ma machine / Il me monte des désirs / Dans le creux de mes reins ». L’engin n’est pas un ersatz d’homme. La femme libérée s’en empare comme d’un outil, résolument. Elle n’est pas pénétrée, c’est son regard qui est pénétrant. On a souvent souligné la connotation sexiste des chansons de Gainsbourg, on a même parlé de Pygmalion. Mais ici, le Maître est battu à plates coutures par l’Icône. Personne ne façonne Bardot, la frondeuse. Autre scène : juste avant de monter sur son bolide, elle se caresse explicitement l’entrecuisse avec les chaînes qui descendent du plafond, manière de réaffirmer son indépendance. La liberté farouche de Bardot – « Que m’importe de mourir / Les cheveux dans le vent » – ne souffre aucune remise en question. Féminisme, sororité, lutte pour les droits des femmes, même en filigrane, les grandes questions sont absentes. Ce n’est pas le sujet. BB ne cherche pas à fédérer ou à porter un message, elle s’invente, elle se créée, en se moquant royalement du regard d’autrui. Pour cette raison, cette chanson fait figure d’objet non identifié, totalement à part dans l’univers des tubes, éclatante manifestation d’une sexualité féminine désinhibée. Et reste d’un modernisme indiscutable.


Sylvie Vartan, « Comme un garçon », 1967

Auteur : Roger Dumas. Compositeur : Jean-Jacques Debout.

S’il y a bien un succès qui s’oppose en tous points à « Harley Davidson », c’est celui-ci. Vartan démarre confortablement un couplet guilleret, sur fond de sifflements (interprétés par le chanteur Carlos) : « Comme un garçon, j’ai les cheveux longs ». Passons sur l’incongruité de « cheveux longs », l’époque commence à voir pousser les cheveux des hommes – oh là

là !... S’ensuit une série de lieux communs sur les attributs – matériels et comportementaux – de la virilité : « Je porte un blouson / Un médaillon, un gros ceinturon », « Et bien souvent, moi je distribue / Des corrections faut faire attention ». À première vue, pourquoi pas ? Le travesti n’est pas une figure bien acceptée dans la société des années 60, et les femmes qui manient le coup de poing sont rares, si bien que les paroles peuvent sembler provocantes. Mais l’illusion s’écroule dès le refrain : « Pourtant, je ne suis qu’une fille / Et quand je suis dans tes bras / Je ne suis qu’une toute petite fille / Perdue, quand tu n’es plus là ». Le message est clair : Mesdames, vous pouvez avoir l’air masculin (mais sexy) tant que vous redevenez de petites choses fragiles dans l’intimité. Imagerie publicitaire pure, « Comme un garçon » surfe sur la vague du changement de société (les femmes commencent à s’exprimer) pour mieux le renier. Les références visuelles relèvent du grand fouillis. En show, c’est une androgynie de cabaret, façon Marlène Dietrich du pauvre, avec chapeau melon (plutôt qu’haut-de-forme) et veste de smoking s’arrêtant sur des jambes en collant. Sur certaines pochettes de disque, Vartan porte une casquette à la gavroche surmontant une cascade de cheveux blonds soigneusement laqués (le contraire de la crinière sauvage de BB). La chanson a perduré grâce à la télévision. Invitée récurrente des émissions kitsch des années 70, Sylvie Vartan avait son rond de serviette dans tous les foyers. Icône de la télé giscardienne, peu avare en spectacles dits familiaux, où les mêmes vedettes exécutaient des numéros consternants avec force déguisements et plaisanteries faciles.


Sheila, « Petite fille de Français moyen », 1968

Auteurs : Jacques Monty et Georges Aber. Compositeur : Claude Carrère.

Au son d’un tango délicieusement ringard, Sheila attaque d’un ton gouailleur : « Les petites filles précieuses des grandes familles / N’aiment pas du tout se lever tôt le matin ». La chérie des Français, depuis 1963, n’est pourtant guère adepte des pamphlets. Or, l’intégralité du texte est un hymne à la France travailleuse, anti-intellectuelle et disciplinée. Sheila a troqué ses couettes pour une coiffure sage, plus femme, mais elle reste un être raisonnable. Un personnage de réconciliation réactionnaire. Entre les générations, car elle fait le choix du tango, alors que les yéyés avaient envoyé aux oubliettes les roucoulades de Tino Rossi et autres « espagnolades » de pacotille. Entre les filles et les garçons, car elle est mignonne sans être sexy et ne représente pas une menace pour la gent féminine. Entre les classes sociales, car même si elle égratigne la bourgeoisie, elle la rassure : le Français moyen est content de son sort et ne cherchera pas à y échapper. Le refrain résume tout : « Tandis que moi qui ne suis rien / Qu’une petite fille de Français moyen / Quand je travaille, oui je me sens bien / Et la fortune viendra de mes mains ! ». Petit peuple, ne change rien, continue à bosser sans réfléchir. La charge anticulture et antiféministe ne s’embarrasse pas de nuances : « Elles vont voir toutes seules des films étranges / Auxquels personne ne comprend jamais rien ». L’équivalent d’un : Dormez bien braves gens, ces œuvres-là ne sont pas pour vous. Doudou réconfortant pour son humble public. Avec, au passage, l’épouvantail de la fille intello (qui sera toujours seule), antithèse horrifique de l’honnête Française moyenne qui aime un « garçon sans prétention ». Pas de passion torride mais une tranquille union de citoyens soumis, nullement tentés par la révolution… Le plus grand paradoxe de ce tube réside toutefois dans la situation de son interprète à l’époque : Sheila est certes issue de la classe moyenne, voire populaire (on ne raye pas son ascendance), mais elle est devenue une superstar, plus habituée aux galas et aux hôtels de luxe qu’aux modestes logis de son public. Cette contradiction est inhérente à la variété démagogique, Claude François en fut le parangon, évoquant la vie normale à la première personne, tandis que son existence réelle était hors-sol. Le futur succès de Sheila est sorti peu avant Mai 68, ce qui en fait tout le sel. Tube de la majorité dite « silencieuse », celle qui réprouvera les chevelus excités et se précipitera dans les magasins pour faire provision de sucre et de farine.


Johnny Hallyday, « Gabrielle », 1976

Auteurs : Long Chris et Patrick Larue. Compositeur : Tony Cole.

« Gabrielle, tu brûles mon esprit / Ton amour étrangle ma vie », se plaint Johnny d’entrée de jeu. On subodore une chanson sur la lassitude amoureuse, une femme trop présente, qui en veut toujours davantage. Un classique de la pensée sexiste, la femme vampire qui cherche à retenir l’homme au foyer. Fausse piste. Ce que Gabrielle désire, c’est du sexe, tout le temps. « Je veux partager autre chose que l’amour dans ton lit / Et entendre la vie et ne plus m’essouffler sous tes cris ». Voilà, c’est dit. Le pauvre Johnny est tombé sur une nymphomane, autre figure machiste, certes, mais rarement abordée dans la chanson populaire. « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »… Non, ce n’est pas du Johnny, mais bien du Racine, car la Gabrielle en question a tout d’une Phèdre. Johnny, le grand fauve viril, peine à satisfaire l’appétit vorace de sa compagne. La femme sexuellement puissante est perçue comme un danger depuis des lustres, les mutilations du clitoris sont là pour en témoigner. Il faut la calmer, la museler. Sans le savoir, Hallyday reprend cette mythologie. Que veut-il partager d’autre dans son lit ? Des idées philosophiques ? des recettes de cuisine ? un projet d’achat de pavillon à crédit ?... On s’interroge… « Dix ans de peine sans voir le jour / C’était ma peine forçat de l’amour », meugle l’amant épuisé. En creux se dessine donc l’image d’un homme voulant une femme prête à construire un foyer. Curieux, pour un rocker qui, quelques années auparavant (1969), chantait « Que je t’aime » avec ce constat ravi : « Quand tu ne te sens plus chatte / Et que tu deviens chienne »… Un vers, « Je ne serai plus l’esclave de ta chair », sème le doute : et si l’homme dépassé par l’ardeur de sa compagne était tout simplement incapable d’accepter un lien érotique fort –par peur de se perdre dans le corps de l’autre, de ne plus s’appartenir ? Dans cette chanson remplie d’ambiguïtés, le mâle, cherchant une issue convenable, signe un aveu d’impuissance avec cette goujaterie : « Et bonne chance à celui qui veut ma place ». « Gabrielle » est restée plus de quarante ans dans tous les tours de chant de Johnny, un immense succès populaire, repris en chœur par les fans, avec gestes à l’appui : les mains en l’air croisées, pourvues de menottes imaginaires, sur le vers « Et j’ai refusé, mourir d’amour enchaîné ».


Patrick Juvet, « Où sont les femmes », 1977

Auteur : Jean-Michel Jarre. Compositeur : Patrick Juvet.

« Où sont les femmes ? » mérite la palme de la chanson la plus antiféministe. On doit cependant lui reconnaître une certaine franchise, là où d’autres (voir plus loin) ont usé d’une bienveillance trompeuse. En pleine rébellion contre la domination masculine, Patrick Juvet débute en caricaturant grossièrement les femmes modernes : « Elles portent un blouson noir / Elles fument le cigare ». Puis il s’insurge dans le refrain : « Où sont les femmes / Avec leurs gestes pleins de charme », fustige amèrement ces monstres qui « Portent les cheveux courts / Et préfèrent les motos / Aux oiseaux », et pleure sur la disparition de celles « qu’on embrasse et puis qui se pâment ». Mais la chanson ne se contente pas d’évoquer le temps d’avant, elle adresse un message menaçant aux révoltées : « Elles courent dans le néant / Vers des plaisirs provisoires ». C’est la punition : à force de jouer aux hommes, elles vont rester seules. « Elles ont dans le regard / Quelque chose d’un robot / Qui étonne même les miroirs ». Une femme libérée ne ressemble plus à rien, ou plutôt si, elle est un être dépourvu de sentiment, d’âme. Affligeant. La chanson a d’ailleurs provoqué l’ire, justifiée, du MLF. Mais observons un peu l’interprète de cette philippique machiste, sur fond de disco (parfaitement réussi, par ailleurs). Est-il un Michel Sardou pétri de virilité franchouillarde, un Johnny Hallyday suintant la testostérone ? Que nenni. C’est Patrick Juvet. Voix suraiguë, mèches blondes, code vestimentaire très loin d’un costume de chef de famille, ou même de rocker… Ou de n’importe quoi qui s’approcherait un tant soit peu des traditionnels habits et postures masculins. « Ou sont les femmes ? », aujourd’hui, est dangereux à écouter, non pour son contenu, largement dépassé, mais parce qu’il risque de produire un fou-rire inextinguible.


Lio, « Le Banana Split », 1979

Auteur : Hagen Dierks (Jacques Duvall). Compositeur : Jay Alanski.

Souvent comparé au tube de France Gall « Les sucettes », « Le Banana Split » a un seul point commun avec la chanson de Gainsbourg : le sous-texte érotique. Mais là où la jeune France Gall ignorait tout de ce qu’elle chantait, Lio, seize ans, n’est pas dupe, interprétant son titre avec un mélange fabuleux de naïveté feinte et de perversité assumée. Le clip est sans ambiguïté, avec sa banane plantée en l’air, entourée de deux cerises confites. « Ça me déplairait pas que tu m’embrasses / Na na na / Mais faut saisir ta chance avant qu’elle passe / Na na na », défie Lio de sa voix acidulée. « C’est le dessert / Que sert / L’abominable homme des neiges / A l’abominable enfant teenage / Un amour de dessert ». Paroles sulfureuses, qui ne passeraient peut-être plus : elles suggèrent l’emprise d’une teenager sur son amant, celle-ci décrivant une fellation avec volupté. Les « banana » récurrents s’assortissent d’un « hum » de plaisir, souligné par la langue que Lio se passe sur les lèvres. Vision de la libération sexuelle parvenue à son faîte. La lolita se montre plus lascive que son amant. Il n’est d’ailleurs pas question d’initiation, ici. C’est elle qui mène les opérations et observe avec gourmandise l’effet qu’elle produit : « La chantilly s’écroule en avalanche ». Ainsi va désormais l’orgasme masculin : sans aucune soumission côté féminin. Les sautillements de Lio, qui se fout un peu du rythme, et la musique saturée de synthétiseurs, préfigurent l’esthétique visuelle et musicale pop-punk, au-delà des codes nunuches de la variété pré-libération.


Michel Sardou, « Etre une femme », 1981

Auteurs : Michel Sardou et Pierre Delanoë. Compositeurs : Michel Sardou, Jacques Revaux et Pierre Billon.

« Dans un voyage en absurdie / Que je fais lorsque je m’ennuie / J’ai imaginé sans complexe / Qu’un matin je changeais de sexe ». Incipit souvent négligé mais primordial pour comprendre la chanson. Sardou ne décrit pas les femmes des années 80, mais La femme qu’il serait, au singulier, charriant une multitude de fantasmes et d’outrances riches d’ambiguïtés. Débit à cent à l’heure, vers aiguisés, paroles en cascade, c’est un homme admiratif face au pouvoir des femmes. La liste des métiers autrefois réservés aux hommes est infinie et nullement critiquée, PDG, pilote, générale, chirurgien et même présidente. Les classes populaires ne sont pas oubliées : pompier, contremaîtresse à l’usine, chauffeur de car. Ni même les artistes : poète, cinéaste, écrivain. Aucun texte de variété n’avait ne serait-ce qu’esquissé une telle recension. D’où vient alors cette réputation de chanson terriblement machiste ? Michel Sardou ne peut s’empêcher d’hypersexualiser les professions des femmes. Elle a un poste de pouvoir ? C’est pour « rouler des patins aux conscrits »,

« rouler des gamelles aux plantons » ou « au steward rouler des pelles ». Elle devient présidente de la République ? Pour « de là faire bander la France ». Quelque sexistes qu’ils puissent être, ces excès langagiers en disent long sur la non-binarité – inconsciente ? – de l’interprète. Alors, comme ça, Michel, on rêve de « Faire le matin les abattoirs / Et dans la soirée le trottoir » ? Oui, oui, et même de « donner le sein à mon fils », ajoute-t-il à la première personne, soulevant sa poitrine. Véritable aveu du désir du féminin. En dépit des innombrables poncifs, femme, putain, maman, présidente, aucune condamnation ni commisération. Pas de pleurnicheries sur celles qui auraient oublié leur condition, pas de promesses de solitude infinie à la femme libérée. « Championne du monde des culturistes / Aimer Sissi impératrice » résume la possibilité pour une femme d’être tout à la fois, sans avoir à s’expliquer.


Julien Clerc, « Femmes, je vous aime », 1982

Auteur : Jean-Loup Dabadie. Compositeur : Julien Clerc.

Cette grande déclaration d’amour à toutes les femmes n’en est pas une. On a connu Julien Clerc (et Dabadie) mieux inspirés, notamment dans « Ma préférence », évoquant une femme différente, choisie contre tous. « Je n’en connais pas de faciles / Je n’en connais que de fragiles » suscite une légère nausée. Ah, donc, celles qui assument leur sexualité sont de pauvres petites choses perdues… La suite : « Vous êtes ma mère, je vous ressemble », « Mon impatience et ma souffrance », est un défilé de généralités sans grand intérêt, enfonçant le clou des jérémiades masculines rituelles. Paternalisme affiché, avec le « Quelquefois si seules », image fatiguée de ce qui attend les femmes libres, que prétend nuancer un

« Parfois elles le veulent » totalement hypocrite, car, en fin de compte : « Oui mais si seules / Oui mais si seules », n’est-ce pas ? Puis cette fin qui nous plonge dans l’angoisse : « Je vous désire / Ou même pire »… Ah ?… « pire » ?… C’est-à-dire ?… Aucune explication ne viendra. Je penche pour la rime paresseuse : désir, pire. Alors, d’où vient le succès immense de cette chanson, plébiscitée, adulée par les femmes ? Mélodie splendide, romantique, au lyrisme enthousiasmant. Deux petits vers insistent sur l’humour, qualité rarement accordée aux femmes : « Quelquefois si drôles / Sur un coin d’épaule ». Mais cela ne rend pas raison du phénomène. Depuis le début de sa carrière, Julien Clerc incarne l’homme doux, tendre, affichant une sensibilité à fleur de peau sans craindre pour sa virilité. Les chansons écrites par Etienne Roda-Gil, « Ce n’est rien », « Ballade pour un fou » ou « This Melody » ont forgé l’image d’un garçon rêveur, à l’opposé d’un Sardou. Quand Julien Clerc entonne son vibrant hommage aux femmes, sa mythologie le nimbe d’une aura protectrice. Peu importent les paroles…


Renaud, « Miss Maggie », 1985

Auteur : Renaud Séchan. Compositeur : Jean-Pierre Buccolo.

Contextualisons : rédigée après le drame du Heysel, la chanson entendait dénoncer le comportement guerrier et imbécile des supporters de foot. Elle a provoqué un véritable scandale outre-Manche, en raison des attaques contre le Premier ministre anglais, Margaret Thatcher. Finement ciselée (Renaud n’a jamais été manchot), elle se veut un dithyrambe en l’honneur des femmes, ou plutôt des valeurs dites « féminines ». Hélas, entre essentialisation – « Femme je t’aime surtout enfin / Pour ta faiblesse et pour tes yeux » – et comparaison pour le moins hasardeuse – « Car aucune femme sur la planète / Ne sera jamais plus con que son frère / Ni plus fière ni plus malhonnête » –, le texte sombre vite dans le populisme – « Femme je t’aime parce que / Tu vas pas mourir à la guerre » – et le mensonge pur et simple : « Dans cette putain d’humanité / Les assassins sont tous des frères / Pas une femme pour rivaliser / A part peut-être Madame Thatcher ». Catherine de Médicis ? Isabelle la Catholique ?… Passons sur les vers qui imputent aux hommes tous les malheurs de l’humanité (chasse, guerre, passion pour la voiture) et glorifient la femme qui, « star ou boudin », reste douce et gentille. La charge antiféministe est ailleurs : les attaques contre la politique de Margaret Thatcher sont intégralement sexistes. S’en prenant violemment à la femme de pouvoir, et la virilisant, Renaud lui dénie le droit d’être aussi dure en politique qu’un homme : c’est contre-nature, une femme est incapable de ce degré de méchanceté. La fin parachève la dérive dans la beauferie : « Et comme réverbère quotidien / Je m’offrirai Madame Thatcher ». La femme puissante, on lui pisse dessus…


Jean-Jacques Goldman, « Elle a fait un bébé toute seule », 1987

Auteur : Jean-Jacques Goldman. Compositeur : Jean-Jacques Goldman.

Sur un air de country, Goldman aborde un thème de société, à sa manière. Jean-Jacques est gentil, il constate presque comme un journaliste, il ne juge pas. Il ne commente pas le choix de la femme, mais décrit son quotidien difficile : « Et elle court toute la journée / Elle court de décembre en été / De la nourrice à la baby-sitter / Des paquets de couches au biberon de quatre heures ». Même lorsqu’il évoque les conséquences de la monoparentalité, « Elle défait son grand lit toute seule », c’est tout en empathie. Pas de Bien-fait-pour-elle en filigrane. « Et elle fume, fume, fume, même au petit déjeuner » pourrait sembler contenir un reproche déguisé. Ce n’est pas le cas, juste un instantané de femme ayant opté pour une vie hors-norme. Vers la fin, il s’invite dans son existence : « Elle me téléphone quand elle est mal / Quand elle peut pas dormir / Je l’emmène au cinéma, je lui fais des câlins, je la fais rire / Un peu comme un grand frère / Un peu incestueux, quand elle veut ». Pas la moindre trace de paternalisme, mais une relation affectueuse, respectueuse, une amitié amoureuse, fondée sur le consentement. Grande modernité des propos d’un homme prêt à accepter les changements de société, l’invention d’une nouvelle famille. « Puis son gamin, c’est presque le mien, sauf qu’il a les yeux bleus », conclut JJ avec humour et humanisme. Preuve que l’on peut écrire une chanson populaire, féministe et tendre.


Mecano, « Une femme avec une femme », 1990

Auteurs : José Maria Cano (version originale espagnole) et Pierre Grosz (adaptation française). Compositeur : José Maria Cano.

Interprétée par Ana Torroja, la chanson évoque un thème absent de la variété populaire : l’homosexualité féminine. « Deux femmes qui se tiennent la main / Ça n’a rien qui peut gêner la morale / Là où le doute s’installe / C’est ce que ce geste se fasse sous la table ». Ainsi donc, deux femmes qui s’aiment… Mais obligées de se cacher. Si au mitan des années 80, « Small Town Boy » de Bronski Beat ou « Relax » de Frankie Goes To Hollywood – tubes anglo-saxons, notons-le – ont ostensiblement affiché l’homosexualité masculine, les lesbiennes restent invisibles dans la culture musicale de masse. C’est donc à pas feutrés que le groupe Mecano aborde les amours saphiques, en précisant : « Je ne veux pas les juger », comme si, nécessairement, tribunal il devait y avoir. En 1990, aborder l’homosexualité féminine, quel que fût le plateau télé, nécessitait encore de grandes précautions oratoires. Loin d’arborer une sexualité provocante, comme FGTH mimant l’éjaculation dans une ambiance SM moustache-cuir-casquette, la bluette de Mecano s’en tient à une imagerie poétique : « Ce qu’ils en pensent ou disent ne pourrait rien y faire / Qui arrête les colombes en plein vol ». Douceur supposée de l’amour entre femmes, réconfortante pour une société pas encore prête à accepter le couple lesbien vivant sa passion au grand jour… On n’est pas très loin de ces photos hamiltoniennes de gamines à peine nubiles se tripotant le bout des seins dans le flou. Il semble bien que cette invisibilité soit toujours de mise, la chanson lesbienne française n’ayant plus trusté les charts hexagonaux depuis ce titre.


Céline Dion, « Pour que tu m’aimes encore », 1995

Auteur : Jean-Jacques Goldman. Compositeur : Jean-Jacques Goldman.

A priori, ce gigantesque tube (issu de l’album francophone le plus vendu de l’histoire : D’eux) est la complainte d’une femme abandonnée qui exprime son désespoir amoureux :

« J’ai compris tous les mots / J’ai bien compris merci ». Pourtant frappe d’emblée la nouveauté de l’expression. Cette femme délaissée est calme, libre de toute haine ou désir de revanche. Avec un certain recul, sans amertume, elle constate que « les amours aussi passent ». Dans le refrain, sa puissance vocale et personnelle s’affirme : elle ne se résigne pas à la perte, entend se battre – « J’irai chercher ton cœur / Si tu l’emportes ailleurs » –, déterminée à retrouver son amour perdu, malgré les infidélités – « Même si dans tes danses / D’autres dansent tes heures ». Elle ne s’abîme pas dans une jalousie stérile, mais dans la compréhension de l’autre. Céline n’est pas pour autant un paillasson. Elle exprime ses faiblesses – « Moi je sais pas jouer » – tout en restant elle-même, blessée, mais solide : « On me dit aujourd’hui / On me dit que les autres font ainsi / Je ne suis pas les autres, non, non, non ». Au fur et à mesure, l’espoir renaît, à la façon du « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Pour la partie promesses (« Moi je t’offrirai des perles de pluie »), Céline Dion s’enthousiasme : « Je m’inventerai reine / Pour que tu me retiennes / Je me ferai nouvelle / Pour que le feu reprenne ». Plus osées encore sont les propositions à son amour disparu :

« Je deviendrai ces autres / Qui te donnent du plaisir / Vos jeux seront les nôtres / Si tel est ton désir », équivalent féminin du fameux « Laisse-moi devenir l’ombre de ton chien ». Après le crescendo où le cœur palpitant de l’interprète rêve de retrouvailles, le masque tombe et le désespoir, inhérent à tout chagrin d’amour, explose : « Je me changerai en or / Pour que tu m’aimes encore ». Promesse intenable, cri de douleur, suivi de la reprise du refrain « Pour que tu m’aimes encore », qui sonne alors comme une incantation illusoire, destinée à toutes les âmes esseulées. A l’opposé du discours rationnel, socialement acceptable, qui recommande de tourner la page, Céline Dion chante fièrement la beauté de la détresse sentimentale. Elle n’est pas une femme qui geint, elle assume son droit au chagrin. Et au cœur des années 90, noyées dans l’éloge du narcissisme et de l’égoïsme, ce romantisme échevelé est subversif.


Amel Bent, « Ma philosophie », 2004

Auteurs : Amel Bent et Diam’s. Compositeur : Blair MacKichan.

Révélation d’un télé-crochet, Amel Bent illustre parfaitement le tournant des années 2000 dans la variété française, apportant un sang neuf et une musique plus ou moins inspirée par le rap. En apparence, la condition féminine cède le pas au thème de la diversité. La chanson raconte sa vie, celle d’une jeune femme issue d’un quartier modeste. Mais elle précise immédiatement : « Je suis métisse mais pas martyre ». On ne se plaint pas, on lutte. Un texte combatif : « Lever la tête, bomber le torse / Sans cesse redoubler d’efforts / La vie ne m’en laisse pas le choix ». Et une ambition clairement affichée : « Je suis l’as qui bat le roi ». Un féminisme d’un genre nouveau apparaît néanmoins : « Je ne suis pas comme toutes ces filles / Qu’on dévisage, qu’on déshabille », avec le refus de se soumettre aux diktats de la minceur et du physique parfait. Cependant, les vers suivants sont plus ambigus : « Moi, j’ai des formes et des rondeurs / Ça sert à réchauffer les cœurs ». Comme s’il fallait prouver qu’une fille ronde a ses avantages, la douceur, la tendresse, pour tempérer le message guerrier :

« Viser la lune / Ça me fait pas peur », « Mais toujours le poing levé »… Rendre la révolte acceptable pour ne pas trop bousculer le patriarcat : c’est l’épine dans le pied de la chanson populaire de ces années-là.


Diam’s (feat Vitaa), « Confessions nocturnes », 2006

Auteur : Vitaa. Compositeurs : Tefa, DJ Maître, Diam’s, Elio et Vitaa.

Sorte de roman-photo musical, la chanson narre les déboires de deux amies, Vi et Mel, trompées par leurs amoureux. Sous des dehors hype (langage argotique, son rap), le texte prône les valeurs traditionnelles. Dans un bref passage, Diam’s parle, en combattante, de sa copine : « OK, reste discrète, donne-moi le cric, la bombe lacrymogène / Vite, donne-moi une clé, donne-moi sa plaque, que je la raye sa BM / Que je la crève sa BM, que je la saigne comme il te blesse sa BM ». Violence qui semble teinter la chanson d’une nuance de féminisme. Or, la femme trompée qui crève les pneus ou fouille les poches est un classique de la revanche des victimes, illustrant une « hystérie » construite par le sexisme. « Ton mec est pur », lance Mel à Vi, puis, découvrant la réalité de la tromperie : « Je croyais que ton mec était à part, qu’il parlait mariage et appart ». Idéaux de la fidélité, du confort familial. On est loin de la révolte. La sororité est également mise à mal. « Chienne »,« pétasse », voilà pour la maîtresse, congédiée avec un :« Franchement, t’as pas d’honneur, t’as pas honte de toi / Prends ton string et casse-toi ». Et quand Mel évoque son passé de femme trahie, se félicitant d’avoir trouvé le Prince charmant, elle se vante : « Regarde-moi aujourd’hui, j’ai presque la bague au doigt, là ». Le mariage est vendu comme ultime finalité de l’amour. La libération sexuelle passe à la trappe. « J’ai toujours été droite et je vivais pour toi », clame la femme trompée ; « T’as un problème avec ton slip ou quoi », sermonne l’amie en s’adressant à l’homme infidèle. Le vocabulaire a changé… Mais nous sommes dans une sorte de drame bourgeois – même si le cadre est la banlieue –, flirtant avec le vaudeville le plus convenu, stigmatisant ceux qui défient la morale, valorisant les filles « bien » (mais condamnées à pleurer « dans le noir »), dénigrant les salopes et balançant tous les hommes dans le panier des salauds.


Aya Nakamura, « Djadja », 2018

Auteur : Aya Nakamura. Compositeur : Le Side.

Immense succès, ce titre est l’incarnation d’une nouvelle ère, celle du streaming. On oublie la radio, la télé, les vieux médias. La jeune femme, raillée par ces derniers, en raison de ses paroles étranges, a poursuivi son chemin, leur montrant qu’elle pouvait se passer d’eux. Double histoire, celle d’une interprète qui se construit hors des circuits classiques, celle d’une chanson évoquant de façon explicite le harcèlement sexuel et moral. Un garçon prétend avoir eu une relation sexuelle avec la jeune femme. L’argument est mince. Et pourtant révélateur d’une époque où les filles n’entendent plus se laisser faire et le font savoir avec force. Aucune récrimination morale, mais l’affirmation d’un girl power aux mots bien sentis. Mélangeant argot ivoirien (nouchi), argot d’aujourd’hui, verlan, anglais revisité et inventions pures et simples, le texte peut sembler quelque peu opaque à la première écoute. C’est oublier un peu vite que la chanson populaire est remplie de « Tsoin tsoin », de « Darladirladada » guère plus signifiants, le trophée revenant à Carlos avec son inoubliable

« Tirelipimpon sur le chihuahua ». En fait, « Oh Djadja / J’suis pas ta catin Djadja genre », tout le monde comprend. Les dragueurs insistants, les menteurs (« Djadja » signifie menteur dans l’idiolecte nakamurien) n’ont qu’à bien se tenir, Aya leur résiste et leur répond vertement : « En catchana baby, tu dead ça ». Vers qui a prêté le flanc à bien des interprétations : il suffit de savoir, comme l’a expliqué la chanteuse, que « catchana » est une position sexuelle que Djadja se vante d’avoir pratiqué habilement avec la jeune femme. Le texte entier est, en fait, un manuel du savoir-vivre avec les femmes. Aya n’accepte pas les privautés verbales que se permettent les hommes, qui omettent le consentement : « Putain mais tu déconnes / C’est pas comme ça qu’on fait les choses ». Elle rétablit la vérité, bien décidée à ne pas se laisser humilier. Truffée d’inventions langagières, dont « Tu parles sur moi, y’a R / Crache encore, y’a R » (R signifiant rien), la chanson ne cède pas à la facilité qui voudrait qu’un tube soit immédiatement identifiable (quoique l’auto-tune permanent fatigue un peu les oreilles). L’attitude de la chanteuse, fière, imposant sa marque – « Aya

Nakamura », s’annonce-t-elle souvent en introduction, façon rappeur US –, rejetant les compromis, a été vivement vilipendée. Une femme noire puissante, ça en dérange encore certains, et la « misogynoir » (sexisme particulier à l’égard des femmes noires) n’a pas manqué de lui déferler dessus. Entre engouement démesuré et critiques pincées déplorant un appauvrissement de la langue, Aya Nakamura invente un style inédit, n’en déplaise aux (vieux) grognons.

Angèle, « Balance ton quoi », 2019

Auteur : Angèle Van Laeken. Compositeur : Veence Hanao.

« Ils parlent tous comme des animaux / De toutes les chattes ça parle mal », entonne directement la jeune blonde, qui effectue ainsi un état des lieux, dans le sillage du mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc. Expression sans fard d’un engagement féministe : « Bah faudrait peut-être casser les codes / Une fille qui l’ouvre ça serait normal ». Le texte ne se limite pas à ce constat désabusé, misant plutôt sur la pédagogie à destination des harceleurs : « Même si tu parles mal des filles, je sais qu’au fond t’as compris / Balance ton quoi / Un jour peut-être ça changera ». Responsabiliser les hommes. « Tu sais très bien quand t’abuses », entend-on plus loin, le clip insistant par ailleurs sur le « NON » hurlé par une fille. L’absence de consentement doit être comprise à ce seul mot. Sont par ailleurs passés en revue les clichés que la société colporte : « Pour une fille belle t’es pas si bête / Pour une fille drôle t’es pas si laide ». Et on envoie des piques : « Laisse-moi te chanter / D’aller te faire en…emmmm ». Dans cette louable entreprise de rééducation perce néanmoins une légère rouerie : « Ouais, j’passerai pas à la radio / Parce que mes mots sont pas très beaux ». Les gros mots ? Jamais prononcés entièrement. Et le titre a été multidiffusé. Mais ne boudons pas notre plaisir, un succès populaire qui prône l’égalité entre les sexes, aborde l’essentiel consentement et œuvre aux changement des attitudes, c’est une perle rare.


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