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BD : "La science-fiction" de Dollo et Morissette-Phan, une histoire de genre

Par Pjetur Kyn

23 novembre 2020


Histoire de la SF en bande dessinée, la somme publiée par les Humanoïdes associés montre comment ce genre, dédaigné au départ comme sous-écriture, s’est immiscé dans la république des lettres en dynamitant nos catégories mentales.





Homo sapiens est une espèce crispée sur le genre. Les controverses récentes en témoignent éloquemment, qu’il s’agisse de #MeToo, Black Lives Matter ou de la pandémie. Spécisme, sexisme, racisme, classisme… un même problème nous taraude à l’infini : cultiver la hiérarchie, la différence, ou abolir toutes les frontières ? S’il est une forme de littérature emblématique de cette opposition, c’est bien la science-fiction, portée par l’envie d’aller voir au-delà, mais en même temps lestée de préjugés trop humains, longtemps décriée comme infra-littéraire, mais hôte, depuis ses origines, d’audaces stylistiques et de visions novatrices.

L’un des mérites de l’imposante somme de Xavier Dollo et Djibril Morissette-Phan est de ne rien gommer des discordes qui traversent l’évolution de ce genre. Publiée aux Humanoïdes associés, L’histoire de la science-fiction en bande dessinée participe elle-même de la lutte pour sa reconnaissance. Avec un brio certain. D’abord parce que la forme BD constitue en soi un hommage idoine, la SF étant étroitement liée à l’art de l’image – des illustrations des romans de Jules Verne aux jeux vidéo de l’époque actuelle en passant par les pulps, les films, les séries, sans oublier, justement, la bande dessinée. Ensuite et surtout parce que Dollo et Morissette-Phan réalisent l’exploit de transmuer une matière complexe en un récit limpide, marquant, où se combinent de façon harmonieuse souci d’éveiller le désir et ambition d’exhaustivité. Dispositif ingénieux de ce récit maniant l’humour, le dialogue entre l’auteur et ses créatures – Arthur C. Clarke et HAL, en ouverture du livre – ou entre piliers du genre à travers les âges – Michael Moorcock et H. G. Wells, par exemple – éclaire les ruptures comme les continuités.



Ainsi, on comprend d’abord qu’au principe de la SF, il y a la réflexion sur les limites de l’être humain. Si c’est à l’ère industrielle que cette forme se cristallise, elle remonte à l’Antiquité, avec Lucien de Samosate (IIe siècle ap. J.-C.). Et dès son Histoire véritable, fantaisiste et facétieuse, où il se représente embarquant pour la Lune, il s’agit de cerner le propre de notre condition – en l’occurrence notre tendance à faire de la « science » au moyen de fictions ! Plus tard, à l’ère des utopistes, L’Autre Monde, ou les Estats et Empires de la Lune, écrit vers 1650 par Cyrano de Bergerac, tourne en dérision certitudes et autorités, prône une vie et une pensée libres, élargissant le champ des possibles.

Mais c’est dans une optique d’une autre nature – quasi contraire à cet esprit rebelle – que sont élaborés le mot et le concept. Central dans l’ouvrage, le chapitre consacré aux

« pulps », ces revues cheap en vogue aux Etats-Unis de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950, montre qu’aux yeux d’Hugo Gernsback, fondateur en 1926 d’Amazing Stories, le premier magazine de « scientifiction » – terme qu’il troque trois ans plus tard pour celui de « science-fiction » –, les avancées techno-scientifiques sont source d’un optimisme sans bornes, et constituent de ce fait un matériau de choix pour des histoires captivantes, mêlant romance et prophétie. En comparaison, le roman inaugurant le genre, Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié en 1818 par l’Anglaise Mary Shelley, faisait preuve d’une grande sagacité. Car loin de s’extasier aux promesses de contrôle, ce récit qui épouvante en mariant science et fantastique, pointait déjà les dangers du « progrès ».



Fini, la SF réac mettant en scène le rejet de l’Autre, et transposant à l’échelle galactique les bons vieux schémas de domination terrestres.

C’est d’ailleurs en Angleterre, au cours des 60s, que surgira la critique des dogmes américains. Détaillant le rôle de la revue New Worlds, pionnière de la New Wave – qui aura pour figures de proue Anthony Burgess (L’orange mécanique), J. G. Ballard (Crash!), Brian Aldiss (Helliconia) –, Xavier Dollo met en lumière la subversion qui s’opère alors. Tandis qu’outre-Atlantique, dans le contexte de la guerre froide, on s’enfonçait dans la paranoïa et ressassait ad nauseam le motif de l’invasion – l’extra-terrestre symbolisant le péril communiste –, les Anglais, inspirés par la Nouvelle Vague et le Nouveau Roman, repensaient l’écriture science-fictive, exploraient des thèmes jusqu’alors tabous : violence, révolution, déviance sexuelle, consumérisme…

L’humeur contestataire, le besoin d’ouvrir les fenêtres, ne tardent pas à clore l’« Âge d’or » américain – cette ère de la SF dominée par Asimov, van Vogt ou encore Heinlein. Mais pour ouvrir la voie à des écrits alternatifs. Fini, l’apologie de la science, du contrôle de la nature, fini, l’idéologie pulp, anti-Allemands, anti-Russes, anti-aliens, et volontiers sexiste, voire raciste. Bref, fini, la SF réac mettant en scène le rejet de l’Autre, et transposant au plan intergalactique les bons vieux schémas de domination terrestres. Le tournant s’effectue autour de Dune de Frank Herbert, roman où s’exprime l’inquiétude écologique. Et par la suite avec Silverberg, à qui l’on doit le premier héros noir (Shadrak dans la fournaise).


Dénonçant le sexisme, des écrivaines pulvérisent les codes.

Les pages les plus passionnantes sont sans doute celles que le duo consacre à la SF américaine féministe, rappelant que jusqu’aux 60s, les femmes étaient exclues, les pulps et les romans Âge d’or exaltant la « supériorité » de l’homme, et confirmant celle-ci par des figures de bimbos, de secrétaires dociles ou d’adjuvantes insipides. Dénonçant le sexisme, des écrivaines pulvérisent les codes. Judith Merril, avec Seule une mère (1948). Katherine McLean, avec Contagion (1950), où l’on voit les femmes s’emparer du pouvoir. Ursula Le Guin, dont le roman Les dépossédés (1974) pose la question de savoir si un pouvoir féminin rendrait le monde meilleur, et qui, dans La main gauche de la nuit (1969), décrit une humanité devenue androgyne...

Le tableau que brosse cette histoire montre ainsi que la science-fiction a dynamité toutes les catégories dans lesquelles, au départ, elle s’enracinait, donnant à voir un monde émancipé des hiérarchies morbides. Ou alors perdu en elles, mais pour mieux le dénoncer, comme dans l’imaginaire dystopique du courant cyberpunk.

Parvenue à ce stade de son évolution, la SF s’affranchissait de son identité de genre, dépassant les limites où on la confinait, s’immisçant dans le temple de la « vraie littérature ». Et obligeant celle-ci à se dépoussiérer.



HISTOIRE DE LA SCIENCE-FICTION EN BANDE DESSINÉE

de XAVIER DOLLO & DJIBRIL MORISSETTE-PHAN

Les Humanoïdes associés

À paraître le 25 novembre 2020


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