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CINÉLISTE : Le film d'espionnage, par-delà bien et mâle

Mis à jour : 11 nov. 2020

Par Gilda Anselmi

9 octobre 2020

On l’a jugé insignifiant, propagandiste. Mais ce genre singulier, mis au monde par Fritz Lang, s’est construit comme forme phare d’une mise en cause de nos valeurs, à commencer par les principes de l’ordre hétérosexuel.





Il y a dans le tout-venant du film d’espionnage un côté beauf de droite pénible et navrant. Récits testostéronés, personnages sexistes – on se souvient de James Bond congédiant les femelles à coups de « Discussion entre hommes ! » et de claques sur les fesses. Défense pavlovienne du monde tel qu’il va : Ethan Hunt (série des Mission impossible) a beau subir toutes sortes de trahisons, il se bat comme un diable afin que tout rentre dans l’ordre, pour la plus grande satisfaction de sainte CIA, et la sûreté de l’Amérique, principe indiscutable. Adhésion sans questionnement aux dichotomies idéologiques (notamment celle-ci : monde libre vs communisme), que l’on constate même chez les plus virtuoses (Hitchcock, Le rideau déchiré ; Spielberg, Le pont aux espions…). Guère étonnant que le genre se soit pris des trempes. Divertissement, spectacle facile, bourrage de crâne… tout ce qu’on voudra, sauf de l’Art, n’est-ce pas ?

Méfiance, mépris d’autant plus justifiés que ce genre n’en pas un, mais plutôt un ectoplasme, un agrégat de fautes de goût errant à la croisée de catégories moins

suspectes : Marathon Man n’est-il pas d’abord un thriller ? Agent X 27 un mélodrame ? Burn After Reading une comédie ? Inception un film de science-fiction ? Argo un drame historique ? J’accuse une sorte d’autobiographie ?... Çà et là, d’ailleurs, la thématique de l’espionnage elle-même relève de l’impalpable – comme dans Le troisième homme (1949) de Carol Reed, où Harry Lime (Orson Welles) fait davantage figure de trafiquant sordide que de personnage évoluant parmi des agents doubles à la lisière des zones d’occupation anglaise et soviétique –, ou ne se manifeste que par renversement du sens habituel du mot : combattant l’inféodation des journalistes au pouvoir politique, l’équipe du Post, dans Pentagon Papers (2017), revendique en fait, pour la société civile, le droit d’« espionner » l’État, et d’en rendre publics les secrets les plus sensibles.

Hitchcock, Spielberg, Polanski, les frères Coen… L’inconsistance présumée du film d’espionnage n’a pas dissuadé les plus grands de s’y frotter, avant cela de le construire, et tout au long de son histoire, de le réinventer, le réinscrire dans le temps présent. Pourquoi cet intérêt jamais démenti ? Et comment se fait-il qu’une espèce aussi bâtarde ne cesse d’accoucher d’objets si fascinants ?


Sous des dehors anecdotiques, le film d’espionnage, dès ses balbutiements, soulève une question cruciale, rien de moins que la grande question formulée par Nietzsche quelques décennies plus tôt : que valent les valeurs inventées par les humains ?

Tout commence en 1928 avec Les espions de Fritz Lang, film où le public découvre des instruments de capture des corps et des esprits tels que le gaz incapacitant ou l’appareil photo miniaturisé (trois bonnes décennies avant les gadgets de James Bond). Cela ne tient pas du hasard. Le genre « espionnage » surgit dans l’atmosphère de la montée du totalitarisme, exprimant – consciemment ou non – les angoisses relatives à cette société de contrôle qui, déjà effective en Russie soviétique, commence à se mettre en place au cœur de l’Europe. En son œuvre fondatrice, déjà, il se fait allégorie de la condition de l’homme moderne, individu placé sous surveillance policière, broyé par l’extension de l’État, condamné au délire paranoïaque.

Mais bientôt, le genre voit plus large, explore un tiraillement essentiel, celui de la conscience humaine tendue entre idéal et réalité, lui donnant figure d’héroïne, plutôt que de héros – ce qui ne tient pas du hasard non plus, nous y reviendrons –, et les traits renversants de Marlene Dietrich. Sorti trois ans après l’opus de Lang, Agent X 27 de Josef von Sternberg dissèque le patriotisme et en exhibe les contradictions. Prostituée devenue agent secret, Marie Kolverer – inspirée de Mata Hari – n’a d’autre motivation que servir l’Autriche. Mais elle tombe amoureuse de l’agent russe qu’elle doit démasquer. Fidèle jusqu’au bout à son pays, qu’elle sauve d’un péril imminent, mais aussi à son amant, qu’elle aide à s’enfuir, elle finit exécutée, victime de l’ingratitude et de la froideur de sa patrie.

Sous des dehors anecdotiques, le film d’espionnage, dès ses balbutiements, soulève une question cruciale, rien de moins que la grande question formulée par Nietzsche quelques décennies plus tôt : que valent les valeurs inventées par les humains ? Idéaux méritant sacrifice, ou illusions mortifères dont il faudrait se délivrer ?

Chez Lang, chez Sternberg, chez tous les cinéastes qui, après eux, façonneront le genre, il semble que le motif de l’espionnage, toujours décliné sous forme de dévoilement, soit conçu comme hautement propice à la révélation de l’essence des choses. C’est cet alliage acrobatique de l’action pure et de la profondeur qui rend leurs œuvres si remarquables, si captivantes. Ingénieuses mécaniques où spectacle et divertissement basculent dans leur contraire : le dépassement des apparences.

Aucun grand film d’espionnage n’est un film d’espionnage. Que pèse la guerre froide dans La mort aux trousses (1959) de Hitchcock ? Elle se réduit à un pur prétexte, un

« McGuffin » d’anthologie, puisque l’explication donnée à Roger Thornhill (Cary Grant) du rôle que le renseignement aimerait lui voir jouer se dissout dans le vacarme du vol pour Rapid City. Ce qui, en revanche, saute aux yeux, c’est le mensonge universel dans lequel baignent les personnages : mensonge de la pub, métier de Roger Thornhill ; mensonge des convenances, dont se soucie sa mère hypocrite ; de la respectabilité, dont s’auréolent les espions ravisseurs ; mensonges tous azimuts d’une CIA cynique, prête à risquer la peau d’un citoyen innocent ; mensonges d’Eve Kendall (Eva Marie Saint), que l’on croit d’abord séduite par Thornhill, ensuite au service de l’ennemi, avant de découvrir sa véritable identité… De la même manière, dans Inception (2010) de Christopher Nolan, l’espionnage industriel n’est rien de plus qu’un point de départ. Si le film a tant marqué les esprits, c’est parce qu’au-delà de ses trouvailles dramaturgiques et visuelles, il ausculte la société de contrôle – tout comme Les espions de Lang –, mettant en scène la manipulation mentale, l’immixtion dans l’inconscient, soulevant la question de savoir si nous ne vivons pas dans un rêve concocté par les multinationales. Où situer la frontière entre illusion et réalité ? Problème ontologique au cœur des deux films. Et au cœur du genre dans sa globalité, même si la plupart des œuvres l’abordent de façon moins frontale.


Le fait que le genre, depuis Marlene Dietrich, attribue aux femmes héroïsme et force, autrement dit la « virilité », tout en ne s’intéressant aux hommes que pour en saisir les failles, montre qu’au premier rang des valeurs qu’il met sur la sellette, il y a celles qui structurent l’ordre hétérosexuel.

Chacune, en tout cas, scrute notre rapport aux valeurs. Est-il possible de les faire prévaloir dans une société trouble et manipulée ? Ont-elles même un sens, ou bien le monde tel qu’il va se charge-t-il de les réduire en miettes, de nous instruire de leur étroitesse, de leur vacuité ? Que vaut la valeur « liberté » dans un monde où la surveillance s’étend (Conversation secrète, Les trois jours du Condor, Inception, Pentagon Papers) ? Existe-t-il une chance que la « vérité » l’emporte, et avec elle ses conditions de possibilité, la liberté d’expression, la liberté de la presse, dès lors que les agences gouvernementales subvertissent l’État de droit (Les trois jours du Condor, Pentagon Papers, J’accuse) ? Peut-on espérer faire triompher la « justice » – réhabiliter les victimes, ou leur mémoire – au sein d’un système gangréné par le mal (Marathon Man, J’accuse) ? Et les valeurs sentimentales, jusqu’à quel point sont-elles authentiques ? Les tromperies et inimitiés constituant la texture du monde n’étouffent-elles pas dans l’œuf la possibilité d’un « amour vrai », d’une « amitié vraie » ? Le genre, systématiquement ou presque, s’évertue à le suggérer, d’Agent X 27 à Casino Royale (2006), en passant par Le troisième homme. En somme, il revient perpétuellement à la question suivante : la pureté morale n’est-elle pas un idéal risible dans un monde humain essentiellement confus, où le « bien » et le « mal » ne cessent de changer de visage ?

Et aussi à la question inverse : l’impureté n’est-elle pas la grande loi de la vie ? Aucun genre cinématographique n’administre quelque leçon que ce soit. Mais force est de constater que le film d’espionnage écorne sans relâche le stéréotype du « mâle », et se plaît à entrecroiser le « féminin » et le « masculin ». Dans Les patriotes (1994) d’Éric Rochant, Ariel Brenner (Yvan Attal) est doux et sentimental, tandis que Marie-Claude (Sandrine Kiberlain), la prostituée qui le déstabilise, est d’un sang-froid à toute épreuve et agit sans état d’âme. Le but de Cobb (Leonardo DiCaprio), dans Inception, est de retrouver le foyer, de s’occuper de ses enfants, alors que sa femme, Mal (Marion Cotillard), a perdu la vie dans le feu de l’action. Sur un mode hyperbolique, Nikita (1990) de Luc Besson saccage le concept du week-end à Venise. Depuis la salle de bain où elle s’est isolée suite au coup de fil des services secrets, Marie (Anne Parillaud) monte son fusil à longue portée, attend les instructions, exécute sa cible, pendant que Marco (Jean-Hugues Anglade), de l’autre côté de la porte, rêvasse sur le lit et réceptionne le room service… Le fait que le genre, depuis Marlene Dietrich, attribue aux femmes héroïsme et force, autrement dit la « virilité », tout en ne s’intéressant aux hommes que pour en saisir les failles, montre qu’au premier rang des valeurs qu’il met sur la sellette, il y a celles qui structurent l’ordre hétérosexuel.

À chaque époque, sous des formes renouvelées se faisant l’écho du devenir historique, le film d’espionnage nous tend un miroir où nous pouvons reconnaître nos dogmes et nos vanités, ainsi qu’entrevoir les ressorts du réel.

Dans cette évolution du genre, cinq périodes peuvent être distinguées – si l’on s’en tient aux films les plus marquants, dont les 30 meilleurs listés ci-dessous. La fondation du genre – Les espions (1928), Agent X 27 (1931) –, où s’installe d’emblée une double opposition, esthétique et morale : celle du réalisme (Lang) et de la fantaisie (Sternberg) ; celle des valeurs traditionnelles et de leur remise en cause. Puis se déploie la longue phase de la fiction antitotalitaire, dominée par le génie de Hitchcock, qui trouve le point d’équilibre entre ces pôles originels – de Correspondant 17 (1940) à L’étau (1969) –, mais où brillent également Carol Reed, Joseph Mankiewicz, Samuel Fuller. Dans les années 70, traumatisées par le Watergate, moment contestataire, où le genre flirte avec le gauchisme : Conversation secrète (1974) de Coppola, Les trois jours du Condor (1975) de Pollack, Marathon Man (1976) de Schlesinger. Après quoi, durant une trentaine d’années, en une phase que l’on pourrait qualifier de postmoderne, le film d’espionnage perd son unité, se cherchant d’autres voies, qui mêlent nouveau et ancien, quelque part entre action, réalisme, dérision et causes du moment (féminisme, critique des multinationales…) : Frantic, Nikita, Les patriotes, Munich, Casino Royale, Les infiltrés, La guerre selon Charlie Wilson, Burn After Reading, Inception… De façon assez nette, la dernière décade, depuis le J. Edgar de Clint Eastwood jusqu’au J’accuse de Polanski, voit le genre s’interroger sur les valeurs démocratiques, dans un souci prononcé de raconter l’Histoire – inflexion repérable dès Les patriotes (1994) de Rochant, et surtout Munich (2005) de Spielberg.

D’un bout à l’autre, dans ses hautes sphères, à rebours de son image de sous-genre insignifiant, le film d’espionnage s’est construit une stature, une singularité, devenant l’un des vecteurs de l’anticonformisme. Double jeu digne des meilleurs agents…



Les 30 meilleurs films d'espionnage :



1. Alfred Hitchcock, La mort aux trousses (1959)


2. Christopher Nolan, Inception (2010)


3. Sydney Pollack, Les trois jours du Condor (1975)


4. Alfred Hitchcock, Les enchaînés (1946)


5. John Schlesinger, Marathon Man (1976)


6. Eric Rochant, Les patriotes (1994)


7. Josef von Sternberg, Agent X 27 (1931)


8. Carol Reed, Le troisième homme (1949)


9. Steven Spielberg, Pentagon Papers (2017)


10. Roman Polanski, J'accuse (2019)


11. Francis Ford Coppola, Conversation secrète (1974)


12. Steven Spielberg, Munich (2005)


13. Ethan & Joel Coen, Burn After Reading (2008)


14. Alfred Hitchcock, L'homme qui en savait trop (1956)


15. Luc Besson, Nikita (1990)


16. Fritz Lang, Les espions (1928)


17. Martin Scorsese, Les infiltrés (2006)


18. Morten Tyldum, Imitation Game (2014)


19. Samuel Fuller, Pickup on South Street (1953)


20. Martin Campbell, Casino Royale (2006)


21. Roman Polanski, Frantic (1988)


22. Joseph L. Mankiewicz, L'affaire Cicéron (1952)


23. Terence Young, James Bond 007 contre Dr. No (1962)


24. Ben Affleck, Argo (2012)


25. Alfred Hitchcock, Les 39 marches (1935)


26. Oliver Stone, Snowden (2016)


27. Mike Nichols, La guerre selon Charlie Wilson (2007)


28. Clint Eastwood, J. Edgar (2011)


29. Alfred Hitchcock, Cinquième colonne (1942)


30. Michael Mann, Hacker (2015)


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