• LOM

Conversation avec ALAIN OLIVIER : "L'agroécologie désire renouer avec la beauté de la nature"

Conversation conçue par Atila Özer

21 avril 2021


À l'occasion de la sortie de La révolution agroécologique, la synthèse rigoureuse qui manquait sur le sujet, l'universitaire québécois Alain Olivier a discuté avec nous du système alimentaire qu'il nous faut pour demain. L'agroécologie peut-elle nous aider à sauver la planète ? Ses solutions sont-elles toutes pertinentes ? Conversation franche et approfondie.



Photo Claude Royer



Comment s’alimenter ? Quelle agriculture pour demain ? Et autour des paysans et paysannes qui nous nourrissent, quel édifice économique et politique ? Questions cruciales dans le contexte actuel. Non seulement parce que la pandémie de Covid-19 est peut-être la dernière calamité globale en date causée par l’agro-industrie, mais surtout parce que notre système alimentaire est un facteur majeur du dérèglement climatique en cours. Or, il nous reste à peine dix ans pour empêcher que celui-ci ne devienne incontrôlable, et que la planète ne soit convertie en mouroir pour le vivant en général et l’être humain en particulier. Il nous faut donc, dans ce domaine, des solutions. Non pas des idéologèmes, tels que les promesses écomodernistes – accroissement de l’urbanisation, intensification de l’agriculture, aliments synthétiques, services écologiques artificiels… –, mais des propositions en phase avec les pratiques, validées par la science, bénéfiques à l’ensemble des espèces peuplant la Terre.

C’est bien à la formulation de semblables propositions que s’attelle l’« agroécologie », courant multiple qui recouvre des pratiques agricoles, un mouvement social et des travaux scientifiques. Cet ensemble bariolé, un peu difficile à saisir, méritait une synthèse. Elle nous est offerte aujourd’hui par Alain Olivier, professeur à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, qui publie aux éditions Écosociété La révolution agroécologique. Nourrir tous les humains sans détruire la planète, ouvrage lumineux qui allie à l’engagement rigueur scientifique et souci de la nuance.

De la ville de Québec, Alain Olivier a eu la gentillesse de répondre à nos questions. Au fil d’une conversation précise et approfondie, il nous a présenté les grandes lignes de son livre, expliquant ce qu’est l’agroécologie, comment il y est venu, en quoi l’agro-industrie est nocive, quels remèdes on peut lui opposer, sans esquiver nos interrogations sur d’éventuels failles et travers de la pensée agroécologique.



Atila Özer : Tout au long de votre livre, vous soulignez que l’agroécologie ne s’intéresse pas seulement à la production agricole, mais à l’entièreté du système alimentaire. Qu’est-ce, exactement, que l’agroécologie, quel est son sens, et en quoi se distingue-t-elle de l’agriculture biologique ?

Alain Olivier : Si l’on veut résumer, c’est la rencontre de l’agriculture et de l’écologie, mais aussi de l’agriculture et des sciences sociales. Au départ, on s’occupait surtout de ce qui se passait sur la parcelle agricole. Il s’agissait de recréer un écosystème aussi proche que possible des conditions naturelles en exploitant au mieux les interactions écologiques. Mais comme ce qu’un paysan fait sur sa parcelle n’est pas indépendant de ce qui se passe à l’extérieur, on s’est petit à petit intéressé au système alimentaire dans son ensemble, et aux enjeux sociaux plus globaux, comme l’accès des paysans et des paysannes à la terre, aux semences.


En agriculture biologique, on ne se préoccupe pas nécessairement de questions sociales et politiques telles que le sort des travailleurs agricoles, la dépendance des paysans, la répartition des revenus entre les différents acteurs du système alimentaire.

Donc, il ne s’agit pas seulement d’écologie, ou de lien entre la science et les pratiques agricoles, mais d’un mouvement social. Autrement dit, l’agroécologie a aussi les yeux sur la communauté, sur le territoire dans son ensemble. Au contraire, en agriculture biologique, même si l’on s’intéresse à l’écologie de l’agroécosystème, on ne se préoccupe pas nécessairement – on peut le faire – de questions sociales et politiques telles que le sort des travailleurs agricoles, la dépendance des paysans, la répartition des revenus entre les différents acteurs du système alimentaire. Il est vrai, cela dit, qu’en agriculture biologique, généralement, on fait du travail agroécologique. C’est très vrai chez nous, au Québec, en France aussi, où l’on trouve beaucoup de petites fermes attachées aux liens de proximité entre les personnes qui produisent la nourriture et celles qui la mangent. Mais ce n’est pas toujours le cas. De grandes entreprises font du bio sans se soucier de justice sociale, n’y voyant qu’une part de marché, ou font à la fois un peu de bio et du conventionnel. Donc, elles ne s’inscrivent pas dans un esprit qu’on pourrait qualifier d’agroécologique. Une autre différence, c’est qu’en agriculture biologique, il y a un cahier des charges, un processus de certification, ce qui n’existe pas en agroécologie. Cela a permis une certaine transparence, côté bio. Le consommateur sait ce qu’il achète, parce qu’il y a des normes bien précises. Inversement, il est pour lui parfois un peu plus difficile de savoir ce qu’est un aliment inscrit dans une démarche agroécologique. Connaître mieux le producteur est alors nécessaire.


Quand vous étiez étudiant en agronomie, votre préoccupation était la faim dans le monde. Et vous pensiez que la solution résidait dans la « révolution verte », qui consistait, dans les pays pauvres, à accroître la productivité par la mécanisation, les variétés à haut rendement et les intrants de synthèse. Bref, vous étiez un chaud partisan du tout technologique. Est-ce le constat général des conséquences catastrophiques de l’agriculture industrielle qui vous a fait changer d’avis, ou bien quelque expérience plus personnelle, plus singulière ?

Pour confirmer un peu ce que vous dites, j’ai eu une formation agronomique classique. Donc, j’étais convaincu de l’importance de ces techniques. Dans mon livre, j’exagère peut-être l’ampleur de mon cheminement. Il n’en demeure pas moins que j’ai été formé dans l’idée qu’on allait régler le problème de la faim à coups de variétés améliorées, d’engrais chimiques, de pesticides. D’un côté, oui, les externalités, les conséquences négatives du système alimentaire mondial m’ont fait réaliser des choses, mais je dirais qu’effectivement des expériences plus personnelles m’ont fait avancer, et ce très tôt. J’ai passé beaucoup de temps en Afrique de l’Ouest, en Afrique sahélienne, au début de ma carrière. Au contact des paysans et des paysannes, je me suis rendu compte qu’en fait, ce qu’on leur offrait ne leur convenait pas toujours. Au début, j’avais ce réflexe classique qui est de dire : Ces pauvres paysans, ils ne comprennent pas les bienfaits de tout ce qu’on propose… Puis, j’ai compris que, bien souvent, cela ne faisait qu’augmenter leur dépendance, d’une part, et leur vulnérabilité aussi. Dépendance envers des semenciers, des producteurs d’engrais, des fournisseurs de pesticides. Vulnérabilité au marché, aux précipitations, aux ravageurs des cultures, parce que, par exemple, les variétés qu’on leur proposait fonctionnaient bien seulement avec des engrais chimiques, avec l’irrigation, etc. Je me suis par ailleurs rendu compte que ce n’était pas seulement le rendement maximal à l’hectare qui importait, mais également la stabilité du rendement dans le temps, et toutes sortes d’autres besoins qui débordent le cadre de l’alimentation, comme la santé…


Des besoins d’ordre peut-être un peu plus qualitatif…

Oui, et aussi des besoins relatifs à l’occupation du territoire, à la culture alimentaire, à la dignité humaine, la justice sociale, la gouvernance, au choix de ce qu’on fait sur sa parcelle.


Des virus qui perdent leur hôte en raison de la déforestation, de la perte de biodiversité, se trouvent dans des culs-de-sac, et ont peut-être un nouvel hôte à exploiter avec l’être humain.

La pandémie de Covid-19 que nous subissons actuellement est-elle, selon vous, l’un des effets cataclysmiques du saccage de la nature par l’agro-industrie ?

De plus en plus d’études pointent dans cette direction. L’une d’elles, publiée il y a quelques semaines, fait le lien entre les zoonoses d’origine virale – ces maladies transmises aux humains par l’intermédiaire d’animaux – et les modes de culture. En analysant plusieurs études faites dans différents contextes à travers le monde, les auteurs se sont rendu compte qu’il y avait moins de transmissions de maladies à virus de l’animal à l’humain dans les parcelles pratiquant l’agroécologie ou l’agriculture biologique que dans les espaces d’agriculture industrielle. Ce sont de premiers résultats assez fragmentaires, mais qui pointent dans cette direction-là. Il y aussi des discours plus philosophiques. Certains soutiennent que la planète remet l’être humain à sa place, parce qu’il en a pris trop…


Ils quittent ainsi les rails de la rationalité, non ?

Oui, en effet. Mais de façon plus rationnelle, on peut dire par exemple que des virus qui perdent leur hôte en raison de la déforestation, de la perte de biodiversité, se trouvent dans des culs-de-sac, et ont peut-être un nouvel hôte à exploiter avec l’être humain. Ce sont des hypothèses, des pistes de recherche, il faut essayer de voir ce qu’il en est. En tout cas, cette nouvelle étude montre que par la pression de sélection des pesticides, on favorise certaines populations d’insectes vectrices de maladies qui vont s’attaquer à l’être humain dans des contextes d’agriculture industrielle.


Au-delà du cas particulier de la Covid-19, quelles sont les conséquences les plus dramatiques du système agro-industriel, et pensez-vous que ces conséquences le condamnent ?

Les conséquences écologiques sont très graves, la perte de biodiversité, la dégradation des sols, qui ont de la difficulté à retenir l’eau. On perd des pollinisateurs, des ennemis naturels des ravageurs de cultures. Les changements climatiques, aussi, lesquels ont des conséquences déjà dramatiques pour certaines populations humaines. D’autre part, le système agro-industriel ne solutionne pas les grands problèmes d’injustice sociale, tels que l’insécurité alimentaire, nutritionnelle, vécue par beaucoup de gens. Évidemment, ce n’est pas que l’agriculture…


Oui, c’est le système économique, plus généralement…

Oui, ce qui fait d’ailleurs qu’il n’est pas facile d’intervenir dans le système alimentaire. Cependant, je pense que nous n’avons pas le choix. Il faut changer les choses, trouver de nouvelles façons de faire.


Politiquement, les mouvements paysans ont fait beaucoup pour introduire l’agroécologie dans la sphère publique, mais les scientifiques ont donné une certaine justification.

Vous rappelez que si les propositions de l’agroécologie ont fini par émerger dans le débat public, au point d’être prises en compte par les institutions, c’est à cause des mouvements paysans, tels que La Via Campesina, qui se dressent depuis des décennies contre les ravages de l’agro-industrie. L’agroécologie, à l’origine, est-ce le legs de la paysannerie à notre civilisation malade, une sorte de sagesse ancestrale qui nous permettrait de remédier à notre hybris, ou bien l’avant-garde de la pensée scientifique, le dépassement de la vieille agronomie techniciste et productiviste ?

Je dirais qu’il y a eu une évolution parallèle entre un certain nombre de scientifiques – parfois en lien étroit avec les paysans et ce qu’ils faisaient sur leurs parcelles – et les mouvements paysans. Indice assez intéressant, l’agroécologie, au départ, chez les scientifiques, s’intéressait uniquement à l’écologie, et pas aux aspects sociaux. Ensuite, des anthropologues, des sociologues, des chercheurs qui étudiaient les savoirs paysans, ont souligné qu’il n’y avait pas que la parcelle, que tout cela était lié, ce que les paysans eux-mêmes disaient depuis un certain temps à travers des mouvements comme La Via Campesina. Politiquement, les mouvements paysans ont fait beaucoup pour introduire l’agroécologie dans la sphère publique, mais les scientifiques ont donné une certaine justification.


Le fait que l’agroécologie repose sur des savoirs paysans traditionnels et empiriques soulève la question de la nature de la science. Vous allez jusqu’à soutenir que « c’est au savoir scientifique de se greffer aux savoirs paysans, et non l’inverse ». Or, la science peut-elle se payer le luxe de ne pas être « hors sol », c’est-à-dire de ne pas obéir à la méthode hypothético-déductive ? Une science qui serait à l’inverse « enracinée » ne court-elle pas le risque de rationaliser des préjugés ?

Oui, c’est une excellente question, je pense que ce risque-là est présent. C’est un équilibre fragile. La science doit être indépendante. En même temps, il faut bien savoir, en tant que scientifique, pour qui on travaille, pour quoi, dans quelle direction on fait évoluer la science…


Il n’y a pas de neutralité de la science, vous voulez dire…

Malheureusement, en agriculture, au cours des dernières décennies, on a surtout travaillé à essayer d’améliorer les techniques industrielles. On s’est dit : Peut-on avoir de meilleurs pesticides ? les utiliser mieux ? Parce qu’on était dans ce mouvement issu de la révolution agricole, de la révolution verte. Bien sûr, certains ont vu les choses autrement. Les choix que l’on fait ne sont pas innocents ni indépendants de la société dans laquelle on vit, des mouvements politiques, etc. Mais il est sûr que la science elle-même doit être indépendante, pouvoir travailler selon des modèles hypothético-déductifs, être à l’abri des influences aussi bien des mouvements paysans que de l’agriculture industrielle.


L’un des chapitres les plus instructifs et passionnants de votre livre est celui que vous consacrez à la terre. Vous y montrez, à travers les concepts de « fertilité », de « qualité », de « santé » des sols, à quel point ceux-ci sont gorgés de vie, à quel point les êtres vivants qui les composent coopèrent et se renforcent mutuellement. Vous rappelez aussi que les engrais chimiques et les pratiques agro-industrielles dévastent ce précieux tissu vivant. Que préconise l’agroécologie pour restaurer la santé des sols et en assurer la fertilité ?

L’agroécologie part du principe qu’un sol n’est pas seulement un support. Il accomplit toutes sortes de fonctions essentielles à l’écosystème de la ferme. Donc, elle propose toutes sortes de pratiques visant à maintenir la biodiversité, axées sur le monde vivant dans le sol et sur le cycle des éléments nutritifs, eux-mêmes très influencés par le monde vivant. Le carbone, l’azote, etc., passent par des organismes : micro-organismes, lombrics, insectes, animaux, plantes. Il faut s’occuper de leur santé afin que les cycles soient équilibrés, procurent toutes les fonctions nécessaires à un écosystème.


Il faut sortir de la parcelle pour voir les choses dans leur ensemble. On se rend compte à ce moment-là que les associations sont plus performantes.

Idée paradoxale du livre, les formes industrielles d’agriculture manqueraient cruellement d’efficacité dans l’utilisation de l’énergie lumineuse, pourtant gratuite. Fondées sur la monoculture, elles sélectionnent systématiquement les variétés qui produisent en pleine lumière. À ce modèle dommageable pour le bilan hydrique des sols et leur qualité, l’agroécologie oppose la combinaison des espèces et l’usage des arbres dans les champs…

Quand on utilise plusieurs plantes, on s’assure d’exploiter différentes strates dans l’atmosphère, et beaucoup d’études ont montré qu’on utilise une plus grande proportion du rayonnement solaire. Évidemment, en matière de production agricole, la difficulté vient de ce qu’on veut produire. Si on a des arbres, ils utiliseront une bonne partie du rayonnement solaire, au détriment de la plante herbacée située dans leur ombre. Donc, si l’on recherche seulement la production de grains de blé, il peut sembler qu’il vaut mieux le produire seul que combiné à un arbre. Sauf que de très nombreuses études montrent que si l’on veut produire à la fois, par exemple, du bois de peuplier et du blé, mieux vaut les mettre ensemble que sur des parcelles séparées. On aura ainsi besoin d’une surface moins grande, pour des raisons liées justement à l’utilisation de la lumière, mais aussi à une meilleure qualité du sol, une meilleure économie de l’eau, engendrées par la combinaison. Il faut sortir de la parcelle pour voir les choses dans leur ensemble. On se rend compte à ce moment-là que les associations sont plus performantes. Un des problèmes des dernières décennies est qu’on a énormément travaillé sur les monocultures, qu’on maîtrisait très bien, et fort peu sur les associations, qu’on maîtrisait beaucoup moins. Or, plus ont fait de recherches, plus on découvre d’associations performantes.


L’agroécologie pense-t-elle la dignité du vivant non humain, son autonomie, ou s’inscrit-elle dans la continuité du productivisme, comme une sorte de productivisme à visage humain ?

Des publications récentes de plus en plus nombreuses montrent que nous, humains, ne sommes pas les seuls êtres dotés de sensibilité, d’intelligence. Comme le rappelle Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, la vision occidentale moderne d’une humanité supérieure au reste du vivant, exceptionnelle par ses facultés, extérieure à la nature, fondée à envisager celle-ci comme une collection d’objets manipulables à volonté, constitue en fait une bizarrerie. Pour les Amérindiens ou les Japonais, l’homme fait partie du tout naturel. Aux yeux des Achuar[1], en particulier, plantes et animaux, eux aussi, ont une vie intérieure et sont à considérer comme des personnes. Si l’on suit Peter Wohlleben[2], la vie des arbres est quelque chose d’assez impressionnant : ils communiquent entre eux, ils s’entraident, développent une sorte de conscience collective… Tout cela nous invite à réviser notre rapport à la nature. Il y a près de soixante-dix ans déjà, dans « La question de la technique », Heidegger déplorait son « Arraisonnement », c’est-à-dire la tendance de la Modernité à ne l’envisager que comme un stock de ressources optimisables. Je vais vous poser une question un peu provocatrice : le concept d’« agroforesterie », que vous développez justement en parlant des bénéfices que l’on peut retirer de l’association des plantes herbacées et des arbres, ne participe-t-il pas de l’Arraisonnement ? Les arbres ne valent-ils qu’en tant qu’ils nous sont utiles ? Plus généralement, l’agroécologie pense-t-elle la dignité du vivant non humain, son autonomie, ou s’inscrit-elle dans la continuité du productivisme, comme une sorte de productivisme à visage humain ?

C’est une excellente question, et je pense qu’elle est au cœur de certaines réflexions que l’on retrouve actuellement en agroforesterie, pas nécessairement chez tous ses artisans, mais en tout cas chez une partie d’entre eux. On a privilégié au cours des dernières décennies, en particulier en Europe, mais aussi en Amérique du Nord, des systèmes agroforestiers assez simples où l’on ne remettait pas en question le mode de production agro-industriel, puisqu’il s’agissait souvent d’ajouter des rangées d’arbres pour donner du bois, parfois des noix, pour créer un agroécosystème plus diversifié mais pas trop, sans faire de compromis sur le rendement industriel des parcelles. Or cela s’oppose à certains systèmes agroforestiers, notamment tropicaux et subtropicaux. Je pense – entre autres – aux agroforêts indonésiennes, sur lesquelles quelques personnes, en France, ont travaillé, par exemple Geneviève Michon, qui a publié un livre magnifique, Agriculteurs à l’ombre des forêts du monde[3], où elle montre que l’arbre peut être une partie bien plus intégrante du système de production. Il est utilisé par l’être humain, oui, mais dans une interaction qui est peut-être un peu moins à sens unique. C’est-à-dire que l’être humain prend soin aussi de cet arbre. Quand on fait de l’agriculture, on utilise la nature, d’autres êtres vivants pour notre propre profit…


C’est un peu inévitable…

Oui, mais il y a d’autres façons que l’industrielle de procéder avec les êtres vivants dont on se nourrit, moins unidirectionnelles, où l’on participe à quelque chose qui dépasse l’espèce humaine. Cela dit, d’aucuns rétorqueraient que lorsqu’on observe le monde animal, on constate que le spécisme, la tendance à s’intéresser d’abord à sa propre espèce, n’est pas propre à l’être humain uniquement. Les chimpanzés, par exemple, mis en contact avec d’autres singes, vont s’intéresser d’abord aux chimpanzés…


C’est vrai, mais peut-être la différence est-elle que nous, humains, nous avons des activités qui ont des conséquences à l’échelle planétaire, ce qui n’est pas le cas des autres espèces, fussent-elles, elles aussi, spécistes à leur manière…

Oui, tout à fait. Il est clair que nous avons un impact majeur sur de très nombreuses espèces, sur leurs habitats.


Photo Claude Royer


La transition ne peut pas être facile, mais nous n’avons pas le choix. Il y a moyen, avec l’agroécologie, d’améliorer beaucoup les choses.

Alors, justement, ma prochaine question concerne l’extinction de certaines espèces. À cause des excès ou peut-être de la logique même du capitalisme industriel, nous sommes entrés dans la sixième extinction de masse des espèces vivantes. C’est l’effet de l’Anthropocène, que certains scientifiques font remonter à la révolution industrielle, d’autres beaucoup plus haut, jusqu’à la préhistoire, parfois. Dans ce drame très inquiétant, nos modes actuels de production agricole jouent un rôle décisif, notamment par l’envahissement des espaces sauvages et les divers empoisonnements de la terre, de la mer et de l’air. Vous rappelez que les populations mondiales de vertébrés auraient chuté de 60% entre 1970 et 2014, et que 40% des espèces d’insectes pourraient disparaître au cours des prochaines décennies. Nous nous retrouvons ainsi dans un monde silencieux, déserté, comme si nous ne supportions plus d’autre présence que la nôtre. Or, la biodiversité nous rend d’innombrables services, précieux parce que vitaux, les « services écosystémiques », notamment la régulation du climat, la lutte contre les agents pathogènes, la pollinisation… La transition vers l’agroécologie pourrait-elle empêcher l’effondrement de la biodiversité, nous restituer la musique du monde ?

La transition ne peut pas être facile, je le souligne dans mon livre. Par exemple, actuellement, les agriculteurs sont endettés. Je pense toutefois que nous n’avons pas le choix. Il faut instituer de nouveaux rapports avec les autres êtres vivants, avec notre planète. L’agroécologie ne porte peut-être pas en elle toutes les solutions. On l’a dit tout à l’heure, le problème est plus vaste, il est lié au système économique global, à nos modes de gouvernance aussi. Mais je pense qu’il y a moyen, avec l’agroécologie, d’améliorer beaucoup les choses. Avec une agroécologie globale, pas seulement sur la parcelle, qui pose la question de ce qu’on produit. Continue-t-on à produire des agrocarburants, de l’éthanol pour nos voitures, ou plutôt des aliments ? Continue-t-on à manger de la viande ou gaspiller nos aliments dans les mêmes proportions que maintenant ? Si on réussit à intervenir sur le gaspillage alimentaire, sur la consommation de viande – sans nécessairement l’éliminer –, sur la fourniture de produits industriels, on a une marge de manœuvre pour réduire l’impact de l’agriculture sur la biodiversité.


L’agroéologie désire renouer avec la beauté, pas seulement de la nature, mais de la nature dans son lien avec la culture, les traditions alimentaires, les manières de façonner le territoire, le paysage.

Parlons un peu du paysage, que votre livre évoque. Chacun peut le voir autour de soi ou en sortant des villes : l’agro-industrie enlaidit le monde en l’uniformisant, en le désertifiant. Et ce paysage à l’image des machines qui le façonnent aliène l’être humain, et sans doute l’entièreté du vivant, qui ne s’y retrouve plus. Le mouvement agroécologique cherche-t-il à sauver la beauté du monde ? Est-il aussi un mouvement esthétique ?

Je dirais que oui. C’est peut-être une conception personnelle. Il n’y a pas une façon unique de voir l’agroécologie. C’est un mouvement social important. Il y a beaucoup d’enjeux, divers intervenants qui ont chacun leur façon de voir les choses en fonction du contexte. Mais, oui, en général, en agroécologie, on cherche à créer un nouveau lien avec la nature, le territoire, l’entourage humain et les autres vivants, et il y a effectivement une recherche de beauté. Je me souviens d’un paysan en Amérique latine – dont je parle dans le livre – qui n’aimait pas les parcelles agroforestières qu’on lui présentait parce qu’il les trouvait trop droites. Ce qui était beau pour lui, c’était la forêt, elle-même aménagée, où les Occidentaux apôtres de l’agriculture industrielle ne voyaient que fouillis. Mais lui y voyait de la beauté. L’agroéologie désire renouer avec la beauté, pas seulement de la nature, mais de la nature dans son lien avec la culture, les traditions alimentaires, les manières de façonner le territoire, le paysage. Elle lutte contre l’uniformisation qu’on voit partout.


Je voudrais revenir sur la question de l’élevage. Pour être franc, j’ai trouvé le chapitre que vous y consacrez un peu timoré, alors que vous plaidez globalement pour une vaste révolution. Comme on le sait, notre consommation de produits d’origine animale, la viande en particulier, est à l’origine d’au moins 14% des émissions de gaz à effet de serre, et l’une des causes majeures de la déforestation, de l’effondrement de la biodiversité, de la dégradation des sols, du gaspillage et de la pollution des eaux. Sachant qu’il y a urgence écologique, et que la diète végétalienne est optimale en termes d’empreinte carbone et de santé, le plus rationnel serait probablement d’abandonner l’élevage au plus vite. Or, rappelant diverses objections à cet abandon, vous semblez justifier son maintien. Avons-nous absolument besoin d’exploiter des ruminants pour décomposer la biomasse végétale ? Une vache ou un cochon élevés quelques mois pour être engraissés, avant d’éprouver, très jeunes, le stress de l’abattage, peuvent-ils avoir une vie heureuse ?

Je dirais moi-même que vous avez raison de trouver ce chapitre timoré. J’aurais peut-être dû être plus clair sur la nécessité de diminuer la production et notre consommation de viande, et de façon importante. On peut sans doute se passer des ruminants, en tout cas en très grande partie, et privilégier d’autres modes d’élevage beaucoup moins dommageables, entre autres en ce qui a trait à l’émission de gaz à effet de serre – de méthane. Ce qui explique les nuances que j’apporte, c’est peut-être mon histoire, le contact avec certains peuples d’éleveurs, et puis cette difficulté qu’on peut avoir dans certains environnements à se nourrir uniquement par l’agriculture…


Être inuit et ne pas manger de viande, cela veut dire ne pas consommer local non plus.

Oui, vous parlez des Inuits, notamment…

Disons que dans les zones semi-arides, dans les zones très froides, où l’on ne parvient pas à produire de grains, parce que la saison est trop courte ou qu’il y a trop peu de pluie, des animaux peuvent valoriser les ressources fourragères que nous, humains, ne pouvons manger. Je dirais aussi que j’ai beaucoup été influencé par mon lieu de naissance, au nord du Québec, où la chasse et la pêche sont très pratiquées. Les gens issus des premières nations vivent de cela, peu de la cueillette. Être inuit et ne pas manger de viande, cela veut dire ne pas consommer local non plus. Mais mon exposé est peut-être trop nuancé. Il faut s’adapter au contexte. En certains lieux, l’élevage est peut-être acceptable. Mais à l’échelle mondiale, on a besoin de très grands changements. Il n’est pas normal que pour un Nord-Américain moyen, un repas, ce soit un gros steak de bœuf avec quelques petits légumes à côté. Ça n’a pas de sens.


Sans doute parce que ce n’est pas votre spécialité, vous n’évoquez pas le problème du vidage des océans, plus de 1000 milliards de poissons tués chaque année. L’agroécologie étudie-t-elle cet aspect du système alimentaire ? Une aquaculture écologique et soutenable pourrait-elle se substituer au système actuel d’extermination de la faune marine ?

Nous avons tous nos biais, et ce n’est pas beaucoup abordé en agroécologie actuellement. Il y a quand même des gens qui s’intéressent à des formes plus durables d’aquaculture ou d’exploitation des mers. Il y a là des enjeux extrêmement importants, que vous avez très bien soulignés. Certaines façons de faire, en aquaculture, intègrent davantage l’environnement, avec des poissons qui consomment des plantes ou des déchets animaux produits sur la parcelle elle-même. Traditionnellement, on faisait de la pisciculture dans certaines rizières : poissons qui pouvaient éliminer des ravageurs et procurer des protéines. Donc on pourrait imaginer des systèmes innovants de type agroécologique. Mais, comme vous l’avez dit pour l’élevage, la solution passe aussi par une réduction extrêmement importante de notre consommation.


L’un des enjeux majeurs de la transformation de l’agriculture, c’est bien sûr de mettre un terme à la faim dans le monde. Plus de 800 millions d’êtres humains sont sous-alimentés, un à deux milliards supplémentaires souffrent de carences. L’agroécologie insiste sur l’autonomie paysanne. Pouvez-vous expliquer en quoi celle-ci constitue la solution ?

L’idée est surtout de réduire la dépendance des paysans à l’égard du contexte économique, mais aussi climatique, biologique, par exemple en diminuant les achats d’intrants. Plutôt que de dépendre d’engrais chimiques, recycler soi-même dans sa ferme les amendements organiques produits gratuitement, avoir une lutte biologique permettant de se passer de pesticides. Ainsi, d’une part, on réduit les dépenses, et d’autre part on accroît les revenus en améliorant le rendement grâce à l’agroécologie. De plus en plus d’études montrent que dans la majorité des cas, des gains de productivité peuvent être espérés. Il y a aussi tout ce qui se passe avec le produit une fois cultivé : on essaie de réduire les intermédiaires entre producteur de nourriture et consommateur afin qu’une partie importante des revenus se retrouve dans la famille paysanne.


Il faut aller au-delà de la propriété individuelle, car les paysans et les paysannes doivent pouvoir mettre en œuvre des interventions utiles à long terme, en fonction de la durabilité des agroécosystèmes.

Évidemment, cette autonomie paysanne ne peut se développer dans un contexte où les terres et l’eau font l’objet d’appropriations capitalistiques ou étatiques, et où les firmes sont autorisées à breveter les semences. Selon vous, quel régime de propriété faudrait-il instituer pour enrayer ce puissant processus de dépossession des producteurs ? Et, d’autre part, la plus élémentaire justice envers le vivant non humain et la préservation de la biodiversité n’exigent-elles pas l’inscription dans le droit de la souveraineté territoriale des espèces sauvages sur leur habitat naturel ?

C’est une question très importante. La terre est une revendication de tous les mouvements paysans, et en même temps un patrimoine de toute l’humanité ainsi que de toutes les autres espèces peuplant la planète. Il y a un danger de la propriété privée, si elle ne s’accompagne pas d’exigences en matière de soutenabilité. En matière de droits sur la terre, je pense qu’il faut aller au-delà de la propriété individuelle, car les paysans et les paysannes doivent pouvoir mettre en œuvre des interventions utiles à long terme, en fonction de la durabilité des agroécosystèmes. Si l’on ne pense qu’à court terme, avec des monocultures de type industriel, l’environnement s’appauvrit. Pour améliorer la qualité des sols, pratiquer l’agroforesterie, il faut penser à long terme, et pour cela il faut pouvoir rester sur la même terre assez longtemps pour que cela en vaille la peine. Or, cette sécurité n’est pas donnée par la seule propriété privée. En Afrique de l’Ouest, par exemple, il existe des modes traditionnels de gestion par lesquels des familles ont accès à la même terre depuis des générations, bien qu'elles n’aient pas de propriété privée…


Mais faudrait-il par ailleurs accroître les espaces sauvages sanctuarisés ?

Il est difficile, à l’heure actuelle, d’imaginer des espaces complètement indépendants de toute influence humaine, ne serait-ce que parce qu’on est dans l’Anthropocène et que l’être humain affecte le climat sur toute la planète. Tous les écosystèmes subissent maintenant l’influence de l’être humain. On peut penser à des espaces relativement protégés, mais pas nécessairement de toute influence humaine. Dans les agroforêts indonésiennes, par exemple, il y a des populations végétales et animales très diverses et importantes gérées par les paysans et les paysannes. Exclure l’être humain pour conserver, je ne pense pas que ce soit toujours la solution, même si, malheureusement, parfois, nous n’avons plus tellement le choix si nous voulons préserver certains environnements. Ce qu’il faudrait, c’est un autre rapport qui permette une certaine cohabitation entre les humains et les autres vivants.


L’agroécologie est-elle compatible avec l’idée de société ouverte ?

Vous parlez beaucoup, vers la fin de votre livre, de « souveraineté alimentaire ». Peut-on défendre ce principe sans être souverainiste, sans renforcer le populisme, sans interner les individus dans des frontières nationales ? Autrement dit, l’agroécologie est-elle compatible avec l’idée de société ouverte ?

Il faut que cette souveraineté s’accompagne d’une solidarité entre les différentes entités souveraines. Cela implique un très important dialogue Sud-Sud, Nord-Sud, Est-Ouest. Il faut pouvoir défendre sa souveraineté, mais en respectant celle des autres. L’équilibre est fragile. Il ne faut pas se renfermer. Souveraineté ne signifie pas nécessairement autosuffisance. Les échanges resteront toujours nécessaires. On voudra toujours consommer certains produits qu’on ne peut produire chez soi. En Europe et en Amérique du Nord, on ne se passera pas de café demain matin. Les échanges doivent s’effectuer selon des modes de gouvernance à revoir. Mais il y a un danger, la question est tout à fait pertinente. Il faut maintenir des liens, à l’image de ceux que voulait l’Internationale socialiste, par exemple. C’est ce que La Via Campesina essaie de faire à travers des actions qui débordent les cadres nationaux.


Il y a le souhaitable, le nécessaire, même, et il y a le faisable. La transition agroécologique se heurte à de multiples et puissantes résistances : les entreprises agro-industrielles et les lobbies chargés d’imposer leurs vues, l’inertie des États, la cécité plus ou moins volontaire des consommateurs, nos imaginaires marchandisés… Ces résistances peuvent-elles êtres vaincues avant que le climat ne s’emballe et qu’il ne soit trop tard ?

Le système agro-industriel a une grande cohérence. Tout est bien emboîté, tout fonctionne. Bien sûr, il y a les choses qui ne fonctionnent pas, mais elles sont mises en périphérie, sous forme d’externalités environnementales, sociales. Changer ne sera pas facile, cela risque d’être un peu long. Les craintes que tout s’emballe et qu’on n’ait pas le temps d’accomplir la transition écologique, énergétique, sont fondées. Mais il faut la faire, dans toutes les sphères. Je suis inquiet, j’essaie de ne pas trop le montrer dans mon livre, d’être optimiste. Je me dis qu’on n’a pas le choix, qu’il faut agir, et vite, car il y a urgence. Est-ce qu’on y arrivera ? Il faut essayer.


Nos choix individuels influencent beaucoup les gouvernements.

Nous avons cette tendance à nous tourner vers les gouvernements et à leur reprocher tous nos maux. Certes, ils ont leur part de responsabilité, comme les entreprises. Mais, pour paraphraser les Beatles, ne devrions-nous pas plutôt libérer nos esprits ? Cesser de croire que nous pouvons manger n’importe quoi, sans nous préoccuper de l’impact des productions ? Résister à l’offre en aliments transformés ? Faire la révolution tout de suite, chacun à son échelle, en nous alimentant dans le respect de la nature ?

J’ai tendance à penser qu’on a besoin des deux approches. Oui, cette révolution personnelle, individuelle est nécessaire. On peut faire beaucoup chacun chez soi, c’est une démarche essentielle. Il faut soi-même se poser des questions sur nos modes de vie, nos façons de faire, puis agir en conséquence. Cela dit, la sphère publique a quand même une grande influence. Il y a des choix politiques possibles qui modifient les façons de faire de millions de personnes, par exemple en matière de transport public. Cela influence les gens dans leurs achats. Est-ce que j’achète une voiture ou non ? Je ne le ferais peut-être pas s’il y a un bon transport public à proximité. Je pense donc qu’il ne faut pas évacuer la dimension politique. D’ailleurs, nos choix individuels influencent beaucoup les gouvernements. S’ils voient qu’il y a une préoccupation importante concernant les modes de production agricole, que les gens sont concernés par l’utilisation massive de pesticides se retrouvant dans les aliments, cela peut les pousser à favoriser l’agriculture biologique, avec pour effet l’accélération du changement.

[1] Indiens répartis de part et d’autre de la frontière entre l’Équateur et le Pérou et appartenant à l’ensemble jivaro. [2] La vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017. [3] Actes Sud, 2015.


LA RÉVOLUTION AGROÉCOLOGIQUE

de ALAIN OLIVIER

Éditions Écosociété

Paru le 8 avril 2021



Posts récents

Voir tout