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FLASHBACK : "Les affranchis" de Martin Scorsese, ou les plaisirs de la sauce tomate

Mis à jour : févr. 16

Par Julie Thamin

13 novembre 2020


Il y a trente ans sortait Les affranchis. Bouleversant les codes, imposant sa loi, comme ces méchants réglos qu’il portraiturait, Martin Scorsese scrutait les « wise guys » : les avisés, les rusés, ceux qui sont prêts à tout pour goûter le sel de la vie. Et d’abord à verser le sang, ou mitonner la sauce tomate, ce qui, montrait le maestro, revient finalement au même…





New York, 1970. C’est la nuit. Une voiture file sur la route, trois hommes somnolent dedans. Soudain dérangés par des bruits sourds provenant de l’arrière, ils s’arrêtent. Tommy DeVito (Joe Pesci) extirpe de son costume un immense couteau de boucher. Henry Hill (Ray Liotta) ouvre le coffre. Apparaît un mort-vivant, ensanglanté, enroulé dans un drap blanc. Tommy, furieux, lui tombe dessus et l’empale. Jimmy Conway (Robert De Niro) assène quelques coups de feu, disproportionnés. Henry regarde, sans les interrompre. Arrêt sur son visage. Et sa voix off déclare : « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster. »

L’ouverture des Affranchis, qui commence par le milieu de l’histoire, en croque d’emblée les trois héros : Tommy est un psychopathe sanguinaire, Jimmy un pervers, Henry… un type ordinaire, un peu lâche, un… témoin. Elle annonce également la nature profonde du film : flamboyante exposition d’un monde médiocre, quasiment conçue comme un documentaire, mais filmée avec la fluidité d’une parabole onirique.

Les affranchis est la ligne de crête entre Mean Streets (1973) et The Irishman (2019). Immergé dans l’univers de la mafia des « petits », des seconds couteaux, avec ses voyous modestes et sa violence contenue, Mean Streets était tourné caméra à l’épaule, au plus près des personnages, avec déjà une voix off (celle de Scorsese lui-même), déjà des plans qui étouffent, enserrent le regard – en studio pour beaucoup. L’interrogation morale y était prégnante, le jeune Scorsese riait peu, hanté par sa foi catholique. Les affranchis reprend ces choix formels, mais monte en gamme : le milieu d’Henry Hill est plus clinquant que celui de Charlie ou de Johnny Boy, des paumés, et surtout la dérision (noble) a fait son apparition. The Irishman clôt le cycle, avec le même style, mais le propos est tout autre : plan-séquence vertigineux dans un couloir d’hôpital où règne la solitude, arrêt sur image qui annonce irrévocablement la sinistre fin de chacun des protagonistes. Le film n’est pas nostalgique ni luxueux – comme Casino, qu’on peut situer à part (voir plus loin) –, mais cru, implacable, tourné vers la seule issue possible, la mort.

L’histoire des Affranchis s’amorce en 1955, à Brooklyn. « Rags to Riches » du crooner Tony Benett nous précipite dans l’époque. Et dans le décalage : musique virevoltante paraissant annoncer une comédie musicale, exprimer la fascination pour le monde des gangsters, ceux qui ont la liberté d’agir comme bon leur semble – jouer aux cartes toute la nuit, ne pas faire la queue à la boulangerie, ne pas payer de PV… – ; à l’opposé, le sordide : terroriser ceux qui font obstacle, ceux qui gênent. Le jeune Henry ne tarde pas à basculer là-dedans : « Pour moi, être un gangster, c’était mieux qu’être président des Etats-Unis », déclare sa voix off, qui ajoute :« Cela voulait dire être quelqu’un, dans un quartier où personne n’était rien. » Les affranchis semblent jouir d’une impunité totale, échapper à la misère ambiante. Le choix de l’adolescent est vite fait, il veut intégrer ce monde et quitte l’école. Pourquoi « se farcir les bobards de l’instruction civique » quand, à treize ans, on gagne plus que les adultes, quand les gamins du coin portent les courses de votre mère jusqu’à la maison, « par respect » ?... Henry méprise les pauvres, les exploités, « ces petits saints qui se tapaient des boulots de merde pour des salaires de clodo et qui allaient bosser en métro chaque jour et s’inquiétaient de leurs factures ». Il adore cet univers hors-norme, mais pas sans loi, ce qu’il apprend lors de sa première condamnation, quand Jimmy le félicite d’avoir respecté les deux règles d’or : « Ne jamais balancer ses amis… Et toujours fermer son clapet. » À la loi ordinaire se substitue celle du gang.

Scorsese brise la narration uniforme d’Henry en introduisant celle de sa femme, Karen (Lorraine Bracco). Voix off essentielle et surprenante qui décrit l’envers du décor, peu reluisant. Les femmes de gangster ne sont pas de sublimes créatures qui font rêver. Karen évoque son cercle féminin, étouffant, bruissant de bavardages ineptes, organisé autour de réunions Tupperware. « Elles avaient une vilaine peau et se tartinaient de maquillage. Je veux dire, elles n’étaient pas très jolies. Elles avaient l’air au bout du rouleau. Elles s’habillaient cheap et n’importe comment. Beaucoup de tailleurs-pantalons et de pulls à grosse maille. » Karen nous permet également de pénétrer dans la « famille » : les gangsters se réunissent entre eux, toujours, jamais personne d’extérieur. Société asphyxiante, suggère le ton désabusé. La voix off commente des polaroïds évoquant les vacances en groupe, assez vulgaires, avec cocktails et colliers de fleurs. Vus par l’épouse, les affranchis sont de braves Américains moyens, plus débrouillards que les autres.

Petit, nerveux, susceptible, la voix nasillarde, Tommy DeVito est un psychopathe, capable de commettre les pires crimes pour un mot ou un geste de travers. C’est pourtant le seul du trio appelé à devenir « caïd », car 100% italien. En assassinant Billy Batts, fraîchement sorti de prison, il signe sa fin. Sa folie lui fait transgresser la loi : on ne s’en prend pas à une pointure sans autorisation. Il est exécuté par ses pairs.

Quant à Jimmy, dès l’ouverture, on voit sur son visage s’étaler le plaisir de tuer. Or Henry le présente comme « Jimmy the Gent », un homme qui ne se vautre pas dans la violence, mais préfère le vol. Ce qui induit en erreur. Jimmy est un pervers. Il ne cesse de stimuler les penchants pathologiques de Tommy, dont il accompagne volontiers de coups de pied gratuits les fureurs et les débordements. La voix off d’Henry finit pourtant par rejoindre le réel : après le casse de la Lufthansa, lorsque Jimmy fait exécuter les participants de peur d’être repéré, Henry réalise qu’il est un « paquet de nerfs », un grand paranoïaque. L’évolution physique du personnage accompagne cette prise de conscience : relativement élégant au début, Jimmy finit par se muer en une grosse mouche gluante, avec ses lunettes doubles qui lui donnent un regard torve.

Son entrée dans la mafia ne transmue pas Henry en être particulièrement violent (excepté lorsque le voisin touche à sa fiancée), mais il accepte sans broncher les meurtres, les petits inconvénients du métier. Faible, il plonge dans la drogue, qui causera sa chute, lui faisant perdre toute maîtrise, abandonner toute prudence. Arrêté par les stups, il commet le pire des crimes dans son milieu : balancer ses acolytes pour sauver sa peau.


Comme la photographie, tamisée, comme les extérieurs, rares, la rapidité du style est destinée à nous étouffer, nous suffoquer, symbolisant un univers replié sur lui-même.

Comme s’il fallait que son cinéma épouse l’éthique de ses antihéros, Scorsese déconstruit méthodiquement le genre du film de gangsters par des choix formels inédits. Éclatement de la narration, achronologique : le film débute par le milieu de l’histoire, flashback, retour au milieu, flashforwards (quand Henry témoigne, les arrestations sont montrées avant qu’il n’ait véritablement accepté le marché), et même la fin continue de bouleverser l’ordre avec un Joe Pesci « ressuscité » qui tire sur les spectateurs. Les voix off créent une distance, le plus souvent humoristique. Et contribuent aussi à l’accélération de l’action : les casses sont essentiellement racontés, peu filmés. Car Les affranchis, comme l’annonce le générique véloce avec les noms défilant à l’horizontale au son de voitures qui foncent, est un film qui ne laisse pas respirer. On pourrait imaginer que l’avalanche de voix off, les dialogues rapides, les scènes bavardes, les zooms et les ellipses, la bande-son qui s’électrise au fur et à mesure des années qui passent, sont là pour montrer la vie à cent à l’heure des gangsters. Il n’en est rien. Comme la photographie, tamisée, comme les extérieurs, rares, la rapidité du style est au contraire destinée à nous étouffer, nous suffoquer, symbolisant un univers replié sur lui-même. Cinq ans plus tard, Scorsese sort Casino, qui reprend globalement les choix formels des Affranchis, mais en plus flamboyants, avec une ouverture livrant quasiment la fin – sur la Passion selon saint Matthieu de Bach – et une scène finale reprenant le thème du Mépris de Godard, musiques tragiques évoquant la fatalité, la mélancolie de ce qui fut et ne sera plus jamais. On est loin du « My Way » énergique et punk – Sid Vicious parodiant Sinatra – qui clôture les Affranchis, touche finale de la peinture d’un monde sans porte de sortie.

La scène la plus virtuose est celle où Henry fait entrer Karen dans les coulisses du Copacabana. Sur « Then He Kissed Me » des Crystals, on assiste à un long plan-séquence, fluide, gracieux, millimétré, qui montre à la fois la toute jeune existence d’Henry, là, devant lui, prête à se dérouler, et son succès précoce (dans les coulisses, il connaît tout le monde, et c’est en pleine lumière qu’il débarque dans la salle du club).

Les arrêts sur image accompagnés de la voix off d’Henry marquent les étapes de sa carrière de gangster. Ils sont pourtant inattendus. Liberté du réalisateur, qui semble nous dire : Je raconte mon histoire comme je le souhaite. Loin de tout maniérisme, de toute lourdeur ralentissant le flux infernal du récit, Scorsese provoque surprise et mise à distance – non sans effet comique. Et souligne les moments les plus dramatiques. Arrêt sur le visage de Jimmy demandant à Henry d’exécuter un contrat en Floride ; arrêt sur celui d’Henry comprenant qu’il ne reviendrait pas vivant de cette expédition : la rupture entre les deux gangsters est consommée. Grâce à ce procédé, le moment ne sombre pas dans le pathos, mais rend palpable la fatalité de la trahison.

Rarement prisé au cinéma, plus en vogue dans les séries – House of Cards, par exemple –, le quatrième mur est utilisé deux fois. Brisant le code de l’imaginaire, l’acteur, « sortant » de l’écran, s’adresse directement au spectateur. À la fin de son procès, Henry se lève et déambule pour évoquer sa vie d’avant, comme pour nous convaincre qu’elle était merveilleuse – alors que nous venons de voir une série de meurtres crapuleux. Et la toute dernière image : un Tommy DeVito qui « nous » tire dessus, symboliquement. Avec des comédiens qui parlent au public, Scorsese nous dit : C’est du cinéma. Paradoxe d’un film dont les détails minutieux ont tout du documentaire, et qui nous prend à revers en nous rappelant que c’est à une fiction que nous venons d’assister.

La dernière partie, journée de la chute d’Henry Hill, sous cocaïne, en roue libre, accélère encore l’action. Ses diverses occupations – entre lesquelles le récit fait des allers-retours –, mitonner à son frère Michael son plat favori (ziti au jus de viande), fourguer des armes, couper de la drogue, préparer son acheminement, la mise en scène leur confère la même importance narrative en multipliant les courses entre les lieux. Rythme saccadé, effréné, bande-son de plus en plus rock (dominée par les Rolling Stones), zooms vertigineux, voix off au débit incontrôlable, concourent à nous mettre dans la peau d’un homme complètement défoncé. Tenaillé par un suspense qui n’a pas faibli, le spectateur, avec cette dernière partie, suffoque comme Henry… Comme les êtres confinés dans ce milieu.



C’est donc le Mal, la jouissance du Mal, que Scorsese cherche à révéler, à rebours de toute violence gratuite.

Ce qu’il y a d’inédit dans Les affranchis, ce n’est pas la violence, inhérente à tout film de gangsters, mais l’angle sous lequel Martin Scorsese l’aborde. Il filme très peu visages et corps torturés, ne recourt point au gros plan – excepté pour Frankie Carbone, congelé dans le camion de viande. La caméra se focalise sur l’expression des agresseurs. Lorsqu’ils tabassent Billy Batts, Tommy et Jimmy sont en extase. Cela se lit sur leurs visages. Et cela s’entend : planante « Atlantis » de Donovan, en contrepoint de la boucherie, pour exprimer l’allégresse éprouvée par les deux malfrats.



De même, lorsque Tommy exécute l’un des auteurs du casse de la Lufthansa, un Noir – ce qui n’est pas anodin dans une histoire fourmillant de blagues soulignant le racisme de cette pègre italo-américaine –, il y a du sang, certes, mais on ne voit pas la victime souffrir. La scène est montrée une seconde fois sous un nouvel angle, se concentrant sur le visage de Tommy, déterminé. C’est donc le Mal, la jouissance du Mal, que Scorsese cherche à révéler, à rebours de toute violence gratuite – contrairement à ce que la critique a pu dire. Voilà pourquoi ce sont les bourreaux qui sont les héros de toutes les scènes de cette sorte. Ne pas édulcorer le plaisir que l’homme prend à tuer. Si chez Scorsese la violence était gratuite, pourquoi l’exécution de Tommy n’est-elle pas tant montrée que « racontée » ? On voit du sang, on entend le coup de feu, on aperçoit la mare qui se forme sous le cadavre, mais c’est elliptique. Le seul gros plan est furtif : l’expression de surprise horrifiée de Tommy devant la salle vide, quand il comprend brusquement qu’il est tombé dans un traquenard. Mise à distance, qui, loin de nuancer la violence, l’étale au contraire sous son jour le plus sordide, refusant au spectateur quelque plaisir malsain que ce soit. La découverte des cadavres laissés par Jimmy pour couper tout lien avec le casse de la Lufthansa se déroule comme un clip. Scorsese ne fournit pas les détails des exécutions. Il montre le résultat : une avalanche de corps inertes – certains dégringolent d’un camion-poubelle –, un véritable meurtre de masse, conséquence de la paranoïa d’un homme. Il souligne cette tragédie des seconds couteaux, victimes d’avoir voulu dépenser leur argent un peu trop vite, par un thème mélancolique, « Layla (Piano Exit) » de Derek and the Dominos.


Le cœur du film est dans cette opposition, criante mais trompeuse, entre les risques de la carrière de gangster et cette sphère domestique régie par une loi d’airain. Car avoir une bonne vie, pleine de saveur, voilà l’essentiel pour les « affranchis », dehors comme à la maison.

Les affranchis se déroule dans un univers clos. La famille, certes. Mais aussi les maisons, les clubs, la prison. Il n’est pas jusqu’aux scènes d’extérieurs – les enterrements dans la forêt, par exemple – qui ne soient filmées dans une lumière intime, rouge. Les casses sont brefs, évoqués en voix off, mis en scène de façon laconique : on ne voit pas l’action, tout au plus quelques mallettes de billets. Les scènes de la vie domestique, en revanche, sont narrées, dialoguées, filmées avec un souci du détail presque maniaque. Lorsqu’Henry abandonne Karen pour vivre avec sa maîtresse, il est rappelé à l’ordre par Jimmy et le caïd du quartier, Paulie Cicero (Paul Sorvino). Dans l’appartement luxueux (et de mauvais goût) de celle-ci, une espèce de maison de Barbie – on aura eu préalablement les explications de la jeune femme concernant les objets précieux qui meublent le nid d’amour –, les deux gangsters parlent avec autant de sérieux que s’il s’agissait de préparer un cambriolage. On respecte les convenances. « Vous allez pas divorcer, on n’est pas des animals (sic) », conclut sentencieusement, en italien, Paulie. La sainte ferveur du gangster italo-américain à l’égard de la Famille est un cliché. Or cette scène de remise au pas échappe aux lieux communs par le comique et l’ambiguïté. La gêne de Paulie et Jimmy est manifeste, ils sermonnent Henry car les deux femmes, en colère, viennent se plaindre. Face à elles, ces deux gaillards qui n’hésitent pas à trucider à tour de bras sont impuissants et vulnérables. Grimaces, toussotements, non-dits, gestes embarrassés suscitent l’hilarité. Pourtant le comique exprime une inquiétude : Karen, délaissée, pourrait se venger, problème majeur pour les gangsters. Aussi font-ils implicitement planer sur Henry une menace. Il doit se soumettre, retrouver sa famille. La scène de table en prison, où les affranchis sont des privilégiés, est un exemple frappant de cet intérêt pour les situations ménagères. La préparation du repas s’effectue avec davantage de minutie que l’organisation d’un vol de plusieurs millions. Le dîner est une affaire de la plus haute importance. Paulie émince finement l’ail avec une lame de rasoir et conseille à Vinnie, chargé de la sauce tomate, de ne pas mettre trop d’oignons, sur un ton sépulcral, autoritaire, qui ne souffre aucune contestation. On ne transige pas avec la sauce tomate. « Beyond the sea » de Bobby Darrin exprime l’apaisement qui suit un bon repas, moment de partage et de régal.

Le cœur du film est dans cette opposition, criante mais trompeuse, entre les risques de la carrière de gangster et cette sphère domestique régie par une loi d’airain. Car avoir une bonne vie, pleine de saveur, voilà l’essentiel pour les « affranchis », dehors comme à la maison. Les plans, bien que brefs, sur la sauce tomate, onctueuse, veloutée, font saliver. Par contraste, le pire, pour Henry Hill, condamné à finir en pavillon de banlieue sous protection policière, ce sont les nouilles au ketchup, symbole de cette « nouvelle vie », sans saveur. Celle d’un plouc.


LES AFFRANCHIS de MARTIN SCORSESE (1990)

Avec Robert De Niro, Ray Liotta, Joe Pesci

2 h 26

En streaming sur Netflix


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