• LOM

FREE JAZZ : Nels Cline, rockstar à mi-temps

Par Dr Deaf Bowman

13 novembre 2020


Lead guitarist du groupe de rock Wilco, Nels Cline, aventurier du jazz, tutoie les grands défricheurs dans son album Share the Wealth, nouveau coup de maître du légendaire label Blue Note.





Depuis qu’il a rejoint Wilco, Nels Cline est une rockstar. Un guitariste panthéonisé. 82e, derrière Lou Reed, décrétait en 2011 le circonspect Rolling Stone. Cela ne peut froisser l’ego, mais pas sûr que le musicien y ait vu le sommet de sa vie. Car rockstar à la scène, Cline, à la ville… officie chez Blue Note. Fameux label ultraselect qui a signé les plus grands jazzmen, Miles Davis, Art Blakey, Thelonious Monk, Sonny Rollins, John Coltrane, Dexter Gordon, Herbie Hancock, Eric Dolphy… Rien que ça...

Il fut une époque où il fallait choisir son camp : faire de la musique, ou bruiter pour les teenagers. Puis le jazz déclina, tandis que le rock se gentrifiait. Et certains, tels Frank Zappa, John McLaughlin, Chick Corea ou Jimi Hendrix, franchirent le Rubicon, dans un sens ou dans l’autre, dynamitant les genres, légitimant les trahisons. Ce n’est qu’après cette guerre froide que Nels Cline – né en 1956 – s’est mis à triturer les cordes. Et tout naturellement, depuis ses débuts, il oscille entre rock, jazz et punk, avec un fort tropisme d’expérimentateur. Lui et son frère jumeau Alex formèrent, adolescents, un groupe appelé Homogenized Goo, qui piochait dans les solos de Jeff Beck période Yardbirds, le Pete Townshend de « I Can See for Miles », et surtout l’œuvre de Jimi Hendrix. Car Nels Cline aimait dans le psychédélisme ce pouvoir de créer une atmosphère magique. La perspective de passer sa vie à jouer du rock conventionnel, dès cette époque, cela l’horrifiait. Ce qui, toutefois, ouvrirait grand au guitariste les portes de la perception, ce sont les embardées de quelques géants du jazz. Coltrane, dernière phase. Le sax en liberté de Pharaoh Sanders. Surtout ces cinq années où Miles Davis a inventé le « fusion » – de In a Silent Way (1969) à Get Up With It (1974), en passant par Bitches Brew (1970).


Le plus remarquable dans cette carrière au carrefour des genres est que Nels Cline a conservé le sens des priorités. Comme si, pour lui, la réussite commerciale n’était que le moyen de poursuivre l’aventure. La musique avant le business. La recherche avant les tubes.

C’est par le jazz, aussi, que Nels Cline s’est fait remarquer, obtenant un succès critique avec Interstellar Space Revisited : The Music of John Coltrane (1999) – enregistré avec le batteur Gregg Bendian. Album d’inspiration fusion, mais où rôde à chaque instant l’esprit du grand avant-gardiste. Cependant, aucun doute là-dessus, tout bascule en 2004, quand Wilco fait de Nels Cline son lead guitarist. Changement de stature, célébrité, car le groupe de rock/folk surfe sur Yankee Hotel Foxtrot (2002), à ce jour son meilleur disque, porté par le sublime « Jesus, Etc. ». Le transfuge s’y fera sa place, lui imprimant sa marque, notamment dans l’exploratoire et sauvage Star Wars (2015), parsemé de réminiscences georgeharrisonesques et psychédéliques.



Le plus remarquable dans cette carrière au carrefour des genres est que Nels Cline a conservé le sens des priorités. Comme si, pour lui, la réussite commerciale n’était que le moyen de poursuivre l’aventure. La musique avant le business. La recherche avant les tubes. Ce dont témoigne ardemment son parcours chez Blue Note. Un premier album, Lovers (2016), où s’entrecroisent les influences de Bill Evans et Sonic Youth. Et Share the Wealth, le troisième, qui sort aujourd’hui. Intensément expérimental, signé The Nels Cline Singers, il réunit autour du guitariste une belle brochette d’originaux, dont le saxophoniste Skerik, et Cyro Baptista, percussionniste brésilien.


Climax avant-gardiste : « Stump the Panel », dix-sept minutes de délire anarchique, de liberté musicale sans la moindre limite, où alternent riffs assourdissants et phases plus limpides, audaces bruitistes et grattages façon Black Sabbath.

Drôle de groupe, drôle de disque. The Nels Cline Singers n’a jamais donné de concert. De temps à autre, les musiciens se retrouvent, histoire de bricoler ensemble, et de voir ce que ça donne. Share the Wealth est issu de l’un de ces tests aléatoires. Enregistré en à peine deux jours, il est le fruit d’un malentendu. Le leader avait dans l’idée de forger un collage psyché à partir des meilleurs fragments des sessions d’improvisations. Mais en les écoutant, il est tombé sous le charme, et a fini par décider qu’il valait mieux les garder intactes. Magie du hasard, de l’alchimie spontanée. Il y a, en effet, de quoi être comblé. Comme Out of Lunch (1963), Karma (1969), Get Up With It (1974) ou Black and Blues (1974), Share the Wealth reconfigure le langage du jazz, osant des mixtures étranges, proposant une esthétique nouvelle. Et Cline d’aller tutoyer les défricheurs illustres…

En guise d’ouverture, Caetano Veloso. Nels Cline ignorait tout des paroles de « Segunda ». La femme du percussionniste les lui a expliquées. Il les a trouvées poétiques, actuelles, semblables à un hymne de Black Lives Matter. Dans un somptueux dialogue aux accents hindous, Cline et Skerik font exploser le morceau : envolées virtuoses, hurlements déchirants, saupoudrés par Brian Marsella de rhapsodies frénétiques au piano. Réalisée par Sergio Gag (photographie de Toni Nogueira), la vidéo explore les favelas, évitant tout misérabilisme, exhibant au contraire les splendeurs paradoxales et les trésors d’inventivité qui se déploient dans ces périphéries de São Paulo et Rio de Janeiro.



« Beam/Spiral », qui vient après, nous aspire dans une sorte de musique transformiste. Amorce atmosphérique, minimaliste et raffinée, à base de sax auroral sorti des 80s et de bruitages discrets faisant penser à des insectes. On n’est pas loin de Wayne Shorter, Odyssey of Iska. Puis cela évolue vers une espèce d’indie rock, martelant, saturé, emmené par la guitare hypnotique de Cline, avant que Skerik, dans la dernière minute, ne déchaîne son sax alto, avec une folie qui n’est pas sans rappeler celle de Bill Pullman dans Lost Highway de Lynch.

Climax avant-gardiste : « Stump the Panel », dix-sept minutes de délire anarchique, de liberté musicale sans la moindre limite, où alternent riffs assourdissants et phases plus limpides, audaces bruitistes et grattages façon Black Sabbath. Dans une veine comparable, « A Place on the Moon », dérive sonore intersidérale évoquant la fin du 2001 de Kubrick, mais qui tourne soudain à la musique industrielle, pour mourir de façon paisible, de xylophone en chuchotements…

Le côté plus cool et jazzy du groupe est incarné par « Nightstand », splendide morceau lent et mélancolique, où s’interpellent d’abord piano et saxophone, ensuite relayés par la basse et la guitare, note par note, accord par accord.

L’album se clôt – moment le plus intime – par l’évocation du suicide d’un ami, le douloureux « Passed Down », où l’instrument de Cline, comme transmué en sitar, se perd dans les hauteurs, telle une âme qui s’envole, tandis que les percussions de Cyro Baptista enveloppent l’ensemble dans un halo de cérémonie vaudoue.

Nouveau coup de maître pour Blue Note. Et pour Nels Cline, rockstar à mi-temps, magnifique preuve de pureté musicale.


SHARE THE WEALTH des NELS CLINE SINGERS

Album sorti le 13 novembre 2020


Posts récents

Voir tout
CONTACTEZ
NOUS
  • Grey Twitter Icon

© 2021 Life On Mars