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Interview avec LAEL NEALE : "Il était temps pour moi de me familiariser avec le côté obscur"

Interview réalisée par Atila Özer

27 janvier 2021


Trois semaines avant la sortie d’Acquainted with Night, sublime album contemplatif qui marquera 2021, la songwriteuse américaine encore inconnue du grand public a révélé à Life On Mars les secrets de sa création. Voyage au bout d’une âme tiraillée, à la frontière de l’espérance et de la solitude.





On ne tombe pas dessus dans les listes d’albums-les-plus-attendus-de-2021. Normal, c’est l’opus insolite d’une chanteuse plutôt réservée, au regard introspectif, ou alors tourné vers les étoiles. Mais Acquainted with Night n’échappera pas à l’attention générale. Inventant une folk extatique aussi profonde qu’apollinienne, il brille, tel un astre, de la façon la plus pure. Méditation sur la vie et la mort, l’amour et la solitude, il s’offre le luxe de réfléchir sur l’essence de l’art musical. Tout cela sans la moindre trace de prétention. Car, pour son deuxième album, Lael Neale a fait le pari de la sobriété. Adieu les superpositions de couches instrumentales qui, parfois, lestaient le premier – I’ll Be Your Man (2015). Place à la voix, canopéenne, d’une sincérité absolue. Aux embardées poétiques, touchant au vrai, à l’universel. Et aux ressources insoupçonnées de ce diable d’omnichord, qui restitue à la composition l’énergie de l’enfance. Voilà qui referme la parenthèse Los Angeles, où la chanteuse, durant dix ans, avait aiguisé de salle en salle son pouvoir de séduction. C’est en Virginie, dans sa ferme natale – vers la vallée de Shenandoah, près des Appalaches –, où la Covid-19 l’a poussée à retourner vivre, que Lael Neale a porté à son paroxysme sa démarche de poétesse-orchestre farouchement libre, réalisant toute seule les vidéos des chansons qu’elle avait elle-même écrites, interprétées, enregistrées en Californie. Audace suprême, risque un peu fou, elle est allée jusqu’à s’interdire de retoucher les premières prises. Bannir tout trucage, se résoudre à l’ascèse, afin de livrer le meilleur de soi-même. Acquainted with Night n’est pas qu’un jeu avec la nuit, mais une danse avec la mort, le sacrifice d’une artiste qui s’est mise en danger.

Ses peurs, ses enthousiasmes, ses voies créatrices et le sens de sa quête, Lael Neale a bien voulu nous les confier. Interview sans faux-fuyants, la toute première pour le public francophone.



Atila Özer : Je suis entré dans votre univers musical par la vidéo de « Blue Vein », qui m’a tout de suite frappé par son dépouillement et son énergie. Est-ce de l’arte povera ? Atteint-on le maximum d’efficacité par des moyens minimaux ?

Lael Neale : (Rires.) Oui, comme c’est bien dit… Dans la création, se donner des limites est bénéfique. En fait, la limitation permet de s’affranchir des limites, elle peut rendre extrêmement créatif.

Cette vidéo, vous l’avez conçue et réalisée vous-même. Et c’est vous qui chantez, qui êtes à la guitare et à l’omnichord. Tout faire soi-même, est-ce votre idéal artistique ?

Oui, d’une certaine manière. Je crois que j’ai mis du temps à sentir que j’en savais assez sur chaque partie du processus pour faire les choses toute seule. Mais il me semble que le côté amateur, là-dedans, est artistiquement fécond, car il entretient chez moi un état d’esprit de débutante. J’adore aborder les choses avec un regard d’enfant, car je ne sais pas forcément de quelle façon elles commencent à marcher. Donc, je dois juste mettre au clair ce avec quoi je suis familière, puis explorer de nouveaux territoires. Je pense qu’on éprouve une certaine étrangeté quand on voit quelque chose qui relève en un sens de l’amateurisme…


Avec ce côté vraiment professionnel, en même temps, à mon avis…

En effet, ce qui me passionne, c’est de pouvoir être aux commandes, de piloter le navire. J’ai une vision assez forte du genre d’image et de son que je veux, et plus je puis apprendre comment faire les choses moi-même, plus je puis être en phase avec ma vision.



Cela m’intéresse d’utiliser ces sortes de distorsions qui s’opèrent dans le matériel analogique, lequel crée une autre réalité.

Vous avez tourné avec votre vieil Handycam Sony, qui donne une image de faible résolution. Selon votre producteur Guy Blakeslee, vous souhaitiez donner ainsi à vos chansons un côté « enregistrements perdus ». Pourquoi ce choix, exactement ?

C’est la musique que je prends le plus de plaisir à écouter. J’ai tendance à n’aimer écouter que des choses qui ont… je ne sais pas… une espèce d’honnêteté… des choses que les autres gens n’ont pas vraiment entendu. Il y a aussi la voix et l’instrumentation telles qu’elles ressortent à travers le son créé par la machine qui enregistre, c’est-à-dire… c’est-à-dire que le Handycam Sony engendre une certaine sorte de voix, très floue… et cela m’intéresse d’utiliser ces sortes de distorsions qui s’opèrent dans le matériel analogique, lequel crée une autre réalité. Le son et l’image analogiques procurent des sensations magiques, je trouve.


La chanson « Blue Vein » nous dit-elle que la musique doit être vraie, qu’il faut la composer avec son sang, avec l’essence de son être ?

Oui. Cette chanson me sert à me rappeler comment je dois écrire toutes les chansons. Mais elle va au cœur de ce que je crois être mes intentions. Chaque fois que je l’écoute ou la joue, elle me rappelle de rester fidèle à ma vision, d’être aussi claire et franche que possible quand je parle ou chante, de ne pas trop édulcorer les choses par l’émotion ou le sentimentalisme, et aussi de créer à partir de ce que j’ai de plus personnel, en espérant atteindre par là une sorte de vérité universelle.


Dans « Every Star Shivers in the Dark », l’amour semble nécessaire – nous en avons besoin, c’est le sens de la vie (rires de Lael) – et en même temps impossible (rires), comme si nous étions voués à la solitude. « For No One For Now » dégage la même impression, je trouve. Et du coup j’ai envie de vous demander si vous croyez à l’amour.

Euh… oui, j’y crois, mais j’ai quand même le sentiment que c’est différent de ce que je pensais… et c’est un peu ce que je suis en train d’apprendre en ce moment. Je l’identifiais à quelque chose de romantique, de lointain, et ce que je suis en train d’apprendre est que le véritable amour est proche et quotidien, et que c’est cet amour-là qui est le plus dur à admettre, car il est difficile et tumultueux. En fait, il y a quelque chose d’un peu trop facile dans l’amour romantique. Tout ce qui fait du mal s’évapore, on n’a pas vraiment à être dedans, à s’y coller, à en être affecté, on peut le vivre en tant qu’idée. Mais je pense que l’amour véritable, qui est familier, qui correspond à l’amour concret dans une relation, est bien plus compliqué pour moi. Et donc je suis en train de me frayer mon chemin là-dedans, et mes chansons, « Every Star Shivers in the Dark » surtout, m’aident toujours à me souvenir que nous sommes là pour aimer. Peu importe à quel point cela paraît difficile, on doit continuer à fendre les flots.



Oui, j’ai ressenti cela en écoutant cette chanson… « White Wings » évoque les origines de la vie, et d’autres titres en questionnent le sens, ainsi que celui de la mort. La musique permet-elle de percer les plus grands mystères ?

Oui. Mais je crois que c’est souvent le propre de la musique de parvenir à faire cela. Je pense qu’elle vous transporte en un lieu de révélations, et parfois les mots également… Les mots sont tout ce que j’aime, tout mon univers. Aussi, j’essaie… j’essaie de signifier tout cela de la façon la plus simple et la plus intéressante possible. « White Wings » est en quelque sorte mon hymne spirituel, mon gospel.


Le son d’orgue d’église tiré de l’omnichord confère à la plupart des titres une tonalité sacrée. Acquainted with Night est-il d’une certaine façon un album mystique ?

(Rires.) J’aimerais beaucoup qu’il le soit, mais ne n’est pas moi qui puis en juger… J’espère vraiment que la musique que je fais est sacrée. J’ignore si l’on peut délibérément provoquer cela. Mais mon intention a toujours été d’être sincère et vraie. Je crois que j’envisage la vérité come sacrée. Donc, il est possible que ma musique le soit (rires). Mais, encore une fois, je ne sais pas si je puis en juger.


Diriez-vous de vos chansons qu’elles sont tristes, nostalgiques, ou au contraire remplies d’espérance ?

Je pense que cet album est rempli d’espérance. La musique que je faisais avant était bien plus mélancolique, et même un peu nihiliste. À mes yeux, cet album est très optimiste, et, en ce sens, c’est un album spirituel, en particulier parce que certaines chansons, comme « How Far Is It to the Grave » et « Let Me Live by the Side of the Road », font écho à la vieille poésie américaine. Je crois que les poèmes traditionnels avaient un ton bien plus religieux ou spirituel.


L’une des plus belles compositions de l’album, selon moi, est la minimaliste et lumineuse « Acquainted with Night ». En quel sens êtes-vous familière de la nuit ?

Eh bien, j’apprends à être… Euh… j’ai toujours été une personne matinale, une personne du Soleil. Je n’ai jamais vraiment compris la vie nocturne ou les gens de la nuit (rires). Mais il y a eu cette période où j’ai engagé de grands changements dans certains aspects de mon existence, et alors j’ai pensé que je devais commencer à inverser complètement mes habitudes et routines, et tester différentes manières d’évoluer dans le monde. L'une d’elles consistait à commencer à faire de la musique la nuit, plutôt que le matin, à être ouverte à l’idée de rencontrer et fréquenter d’autres gens, et à essayer d’explorer l’autre côté. Je suppose que l’idée de cette chanson était que j’avais connu la lumière, que j’avais participé d’elle, et qu’il était dorénavant temps pour moi de me familiariser avec l’ombre, ou le côté obscur, et d’essayer… de trouver l’équilibre, car je pense que nous avons tous besoin de l’équilibre de la lumière et de l’obscurité, du jour et de la nuit.



Parlons un peu de « Sliding Doors & Warm Summer Roses », que je trouve vraiment sublime. Est-ce vous qui y jouez de la flûte, en plus de la guitare et de l’omnichord ?

Non, en fait, c’est un ami, qui est français, Joce Soubiran, propriétaire du Zebulon, une salle de concert de Los Angeles. Il m’accompagnait dans certaines de mes chansons quand je m’y produisais, et donc nous l’avons invité à jouer dans celle-ci. Je trouve que ce qu’il a fait est très beau, c’est mon passage préféré de l’album, car il a joué tout en retenue, ce qui donne une telle intensité, vous voyez ?...


Absolument.

Il a vraiment fait un travail magnifique là-dessus.


Oui, c’est ma chanson préférée (rires de Lael), elle est vraiment somptueuse… L’un de ses vers dit : « I’m never lonesome »[1]. Grâce à la beauté du monde ?

Oui, remarque très perspicace… Je crois que c’est probablement la vérité, même si moi-même je ne le savais pas… Merci (rires)… Mais je pense qu’en un autre sens, j’étais presque un peu sarcastique…


Oh… d’accord (rires)

Mais le ressenti plus profond, c’est ce que vous dites, il y a tant de beauté, alors pourquoi me sentirais-je triste ? me sentirais-je seule ?... Ce n’était pas vraiment sarcastique. Je ne devrais pas me sentir seule, vous voyez ?...


Je me sens bien plus reliée à la nature, entrant de nouveau dans ses profondeurs, que j’avais oubliées. Mais je pense que lorsque je vivais en ville, la musique était le moyen de m’y connecter.

Oui… Vous vous dites influencée par des poètes ou écrivains proches de la nature, Mary Oliver ou Ralph Waldo Emerson, par exemple. La musique sert-elle à renouer avec la nature ?

Oui, oui, elle sert à cela, et, pour moi, cela a été plus particulièrement le cas au cours des dix derniers mois, depuis que je suis revenue vivre à la campagne. Je me sens bien plus reliée à la nature, entrant de nouveau dans ses profondeurs, que j’avais oubliées. Mais je pense que lorsque je vivais en ville, la musique était le moyen de m’y connecter. Il y a souvent une part de nature dans mes chansons, car c’est un aspect important de ma vie.


Comment avez-vous acquis cette façon de composer, de chanter qui est la vôtre ?

En autodidacte. J’ai commencé à jouer de la musique en apprenant les chansons d’autres songwriters, d’abord celles de Joni Mitchell ou de Neil Young, et je crois que celles de Joni Mitchell ont fortement influencé ma façon d’écrire, car elle me paraissait tellement non conformiste dans ses compositions qu’elle m’a ouvert l’esprit. En même temps, comme je l’ai dit, je compose assez simplement, mais peut-être qu’au plan mélodique j’ai été façonnée par ces chansons de Joni Mitchell que j’apprenais plus jeune. C’est probablement ainsi que j’en suis venue à comprendre ce qu’était une chanson et de quelle manière en construire une. Mais ce qui me plaît le plus, c’est que l’élaboration de chaque chanson est différente. Voilà pourquoi la découverte de l’omnichord m’a passionnée. L’omnichord m’a révélé son univers de notes, d’accords, de combinaisons d’accords. C’était si différent de ce que je connaissais de la guitare ou du piano. Je pense que cela m’a ouverte à une façon totalement différente d’écrire les chansons. Et donc, à nouveau, je me suis sentie comme une débutante. C’était si palpitant. Je crois qu’il y a quelque chose d’enfantin dans la manière dont les chansons de cet album ont été écrites.


J’allais justement vous demander qui avait pu vous influencer au plan musical. Votre style vocal aérien me fait penser à la Joan Baez des débuts, bien qu’il soit plus intérieur, plus contemplatif. Hormis Joni Mitchell, certains musiciens vous ont-ils marquée autant que les poètes ?

Oui, après elle, c’est probablement Bob Dylan qui m’a le plus influencée, car il m’apparaissait comme le compositeur-poète par excellence – même si Joni Mitchell l’était aussi. Et il y a également le Velvet Underground…


Oui, je pense d’ailleurs qu’il y a petit côté Velvet Underground dans votre vidéo de « Blue Vein »…

Oh (rires), c’est cool…


Vous disiez…

Oui… que j’ai découvert Lou Reed et le Velvet Underground plus tard. J’étais dans ma vingtaine, et cela a constitué l’étape suivante dans ma compréhension de la façon dont la musique peut créer une texture et une rythmique, une sorte de plateforme texturée pour les mots. Et alors les mots peuvent venir s’asseoir là-dessus, sans qu’il soit besoin de surchanter, de saturer le morceau par la mélodie, pour s’exprimer, pour faire passer le message. Je pense que c’est cela que j’ai trouvé chez Lou Reed. Mais il y a plein d’autres influences dont je ne me souviens même plus (rires).



Je pense que mon approche consistait à rechercher la version la plus dépouillée, la plus fidèle à moi-même. S’il fallait ajouter quelque chose, je l’ajoutais, mais le plus souvent je me suis abstenue de triturer, j’ai laissé la version en l’état.

Oui, certainement (rires)… Par rapport à votre premier album sorti en 2015, I’ll Be Your Man, qui comprenait déjà de superbes compositions, notamment « White Daisy, Lace Gloves », le nouveau donne le sentiment d’une épuration, d’une individuation. Vous êtes-vous trouvée ?

Oui (rires), je me cherche probablement encore un peu, mais oui, je pense que, d’une certaine façon, je me suis trouvée, à travers cet album, et cela est surtout dû à ce dont nous parlions au début. Le premier album a été fait avec quelqu’un d’autre, qui était bien plus impliqué au niveau du son et de la production, alors que celui-ci a certes été produit par Guy Blakeslee, mais son rôle de producteur s’est limité aux préparatifs, et il m’a laissée me débrouiller toute seule. Ainsi, j’ai pu tout enregistrer moi-même. Et il n’est intervenu un peu que sur une ou deux chansons, quand nous avons pensé que cela pouvait les améliorer sans les déformer. Je pense que mon approche consistait à rechercher la version la plus dépouillée, la plus fidèle à moi-même. S’il fallait ajouter quelque chose, je l’ajoutais, mais le plus souvent je me suis abstenue de triturer, j’ai laissé la version en l’état. Or c’était vraiment effrayant de prendre une telle décision, car je pense que lorsqu’on se sent vulnérable, on a tendance à remplir les compositions d’autres éléments qui détournent l’attention… C’est cette décision qui donne le sentiment que l’album exprime mon individualité.


La vie politique américaine est agitée ces derniers temps : Black Lives Matter, attaque du Capitole, démocratie fragilisée... Cela influe-t-il d’une manière ou d’une autre sur votre création ?

Je pense que j‘intériorise tout cela, je n’en parle pas vraiment, de façon délibérée, car je pense que le propre de la poésie est de transmettre sans faire la morale. Je m’efforce toujours d’être attentive, consciente de ce qui se passe, et ensuite de prendre du recul, de réfléchir. Je réagis souvent aux situations avec calme. Mais je me soucie profondément de tout ce qui arrive. C’est la vocation et le rôle d’un artiste de contribuer aux mouvements tels qu’ils surgissent. Et je souhaite que ma contribution soit accueillie avec bienveillance. Il est probable que certaines de mes prochaines chansons auront une dimension un peu plus sociale ou politique. Mais cette dimension n’est jamais absente de mes chansons. Seulement, c’est assez léger…


Vous avez deviné ce que serait ma dernière question (rires de Lael). Avez-vous déjà quelques idées ou envies pour votre prochain album ?

Oui, j’ai commencé à engranger dans cette perspective, j’ai écrit une poignée de chansons l’année dernière. Ce que j’ai compris dans le processus de création d’Acquainted with Night est que plus je garde les choses entre mes mains, plus le résultat est vrai. Et je ne veux pas créer d’une autre façon que celle-ci, dans le monde. Il peut toujours y avoir des changements, c’est-à-dire davantage d’orchestration, voire un groupe, mais sans perdre de vue ce à quoi servent les chansons, sans subir la contrainte de les composer pour qu’elles passent à la radio, en gardant pour but la vérité.

[1] Je ne suis jamais seule.


ACQUAINTED WITH NIGHT de LAEL NEALE

Sortie le 19 février 2021



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