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TOP : 50 tubes qui ont fait la French pop

Mis à jour : mai 16

Par Dr Deaf Bowman

14 mai 2021

Cela commence dans les 60s, quand le rock prend le pas sur le poème chanté. Depuis lors, la French pop creuse à sa manière les sillons anglo-saxons, imprégnant les genres qu’elle n’a pas inventés de transgression érotique légère et de désespérance chic et distanciée. Tentative d’en cerner l’esthétique singulière à travers 50 tubes qui ont fait son histoire.





Les Anglo-Saxons appellent ça « French pop », cet arc englobant Hardy et Ichon, en passant par Jacno, Céline Dion, Noir Désir ou Angèle. Et le moins inavisé est de faire pareil. Car

« chanson française » sonne hexagonal. Mais les Suisses, les Belges, les Québécois, les pâtres grecs ?… Et « chanson francophone » enferme dans la Chanson. Pourtant le rock, la new wave, le rap, l’électro, c’est d’abord un rythme, un riff, un flow, un son, seulement après, éventuellement, un « texte » ou des « paroles ». La French pop, désolé, ça exclut donc quelques géants, Ferré, Brassens, Brel, Barbara… Ils trônaient au zénith du poème chanté. Seulement, à l’aube des 60s, se lève enfin en sphère francophone ce soleil rock qui déjà brûlait aux États-Unis comme en Grande-Bretagne.

De ces six décennies, que retenir dans un top 50, si l’on se donne pour contrainte, par éthique diversitaire, de ne citer par interprète qu’un titre, le plus indispensable ? Horrible casse-tête, même si, afin de resserrer le choix, on laisse de côté tout ce qui ne combine pas innovation, singularité, puissance émotionnelle…


Il y a bien des historiques, des dictionnaires plus ou moins amoureux. Plus ou moins haineux. Mais pas d’esthétique de la French pop. Esthétique incernable ? Faux ensemble accouplant des incompatibles ?

Au bout de quelques semaines, j’avais enfin bouclé ma liste. Ding ding… texto de JT : Journée dans le jardin, une taupe a creusé sa galerie, quel animal génial, digne des architectes égyptiens. Il y a quelques années, JT a largué Paris. Exil au bord de la mer, côté Barfleur. Puis au fin fond de la Bretagne. Encore trop civilisé, le Cotentin. Permaculture, soin des animaux. Elle connaissait pourtant tout le monde. Et de la « variété française », la meilleure spécialiste. La somme qui manque à ce sujet, elle seule peut l’écrire, mais trop modeste pour ça. Comme je lui parle de mon top, elle demande à le voir. Le verdict tombe aussitôt :

JT – Où sont « Demain tu te maries » de Patricia Carli ? « Quand t’es dans le désert » de Jean-Patrick Capdevielle ? « Je suis malade » version Dalida ? « La fleur aux dents » de Joe Dassin ? ça ne se fait pas de mettre « L’été indien ». Et puis c’est quoi, ce numéro un ? c’est

« Le France », le numéro un.

Dr DB – Sardouille, number one ? 😂 Tu pousses.

JT – Non 😎

L’orthodoxie branchouille, elle s’en balance, JT. Une chanson est vivante ou rasoir, quelle importance qu’elle soit en pointe ?

Il me fallait donc « théoriser » mes choix. Ou, de façon plus modeste, tenter un peu de répondre à la question : Finalement, c’est quoi, la French pop ? Puisque nul ne se hasarde à s’y coller. Sujet glissant, limite vulgaire. Limite RN. Il y a bien des historiques, des dictionnaires plus ou moins amoureux. Plus ou moins haineux. Mais pas d’esthétique de la French pop. Esthétique incernable ? Faux ensemble accouplant des incompatibles ?

Certes, à première vue, le paquebot vogue de traviole. Renaud à babord, Doc Gynéco à tribord, Les Rita Mitsouko en proue, Natasha St-Pier en poupe, Lous & the Yakuza en cabine première classe, et à fond de cale JoeyStarr et Kool Shen, tandis qu’au gouvernail dessaoule Serge Gainsbourg…

On peut toutefois distinguer des phases. Les 60s, où les chanteurs qui dépassent le mimétisme yéyé donnent formes inattendues aux influences américaines – jazz, folk, rock, garage… –, semant parfois discorde ou scandale. Puis s’ouvre une ère intempestive, imperméable aux révolutions (prog rock, hard rock, glam rock, punk…) : à la lisière du kitsch, compositeurs et interprètes notables creusent le bon vieux sillon de l’insouciance et de la nostalgie. Âge d’or où les « variétés » se doivent d’être « populaires ». Coïncidence étrangement parfaite du brio artistique et du goût commun. Font voler en éclats ce consensus gentillet une new wave insolite, une pop désenchantée, l’irruption du rap, le rock revival : années 80 turbulentes et multiples, peut-être le sommet de l’énigme French pop. Après quoi, comme en opposition, explose un rap disant la révolte, tandis qu’occupent le trône les vocalistes québécois. Entre ces deux extrêmes émerge la « French touch » et s’imposent quelques styles difficilement classables. Enfin, depuis le mitan des années 2010, la scène se partage entre cold wave en réinvention et hip-hop de luxe à dominante féminine.

Au fil de ces différentes phases se sont cristallisés quelques traits, non pas systématiques, mais constants et prégnants, et qui confèrent à la French pop son allure particulière.


Réticence au débordement, apollinisme plutôt que dionysisme, culte de la forme au détriment de l’expression, penchant à la clôture, au polissage, à la « joliesse extérieure »...

Il y a d’abord la dimension sexuelle. Qui d’une part se manifeste sous la forme de l’érotisme. Évocations aux transgressions légères du désir en tous ses états, de l’hédonisme sans frontières du « Métèque » de Moustaki au « Sous tes lèvres » lesbien de la rappeuse Lala &ce, avec, pour moments phares, ce « Je t’aime moi non plus » qui défrisa la France pudibonde, ou « Ma Benz » de NTM, néosexisme loufiat servi par un clip jonglant avec le porno. Ce sont, d’autre part, les frictions de genres, aussi bien comme thème que dans le mode de production. Taxi Girl, Indochine ou Air ont questionné le masculin, Chilla et Angèle contesté l’oppression machiste. Mais, jusqu’aux années 90, les chanteuses devaient batailler pour s’imposer en tant que telles : sortir du rôle de porte-voix d’un homme – Hardy, Birkin, Paradis chantant Gainsbourg –, ou se faire prendre au sérieux comme autrice ou interprète – Véronique Sanson dans les années 70.

La French pop, au plan politique, ne s’aventure pas trop loin pour autant. La verve protestataire s’y trouve, mais toujours en mode mineur, auto-assujettie à l’euphémisation, l’anecdotisation : insolences mesurées des « Élucubrations » d’Antoine, antiracisme subliminal de « Belle-Île-en-Mer » ou de « Né ici », anticapitalisme pour monsieur Tout-le-monde d’« Argent trop cher » de Téléphone, utopisme Monopoly de Zazie dans « Rue de la Paix », insurrection égotiste de Zaz dans « Je veux »…

Car le truc du French popsinger, ce n’est ni la Révolution, ni le We-can-do-it, mais un Tout-va-de-mal-en-pis pour quelque champ de l’existence que ce soit : sentiments qui se délitent (Francis Cabrel, Noir Désir), complaisance dans la dépression (« C’est la ouate » de Caroline Loeb), critique pessimiste du devenir du monde (« La maison près de la fontaine », « Ultra moderne solitude »), mise en abyme apocalyptique de la destinée du chanteur (« Je veux mourir malheureux », criait Daniel Balavoine)… Ce qui n’interdit pas, aux stades rebond du trouble bipolaire, la tendance des chansons d’amour à l’emphase et au lyrisme : Dassin, Berger, Clerc, Biolay. Élégance du désespoir…

Heureusement, pour retrouver le sourire, il y a cette pharmacopée typiquement French

style : le chic dans les lyrics, la voix et la mise en scène, de « Comment te dire adieu » de Françoise Hardy à ce « Comme si » d’Evergreen retenu et vaporeux ; et la distance humoristique, entre absurde, ironie, autodérision (Dutronc, Delpech, The Pirouettes, La Femme…).

Tout cela va dans le même sens. Réticence au débordement, apollinisme plutôt que dionysisme, culte de la forme au détriment de l’expression, penchant à la clôture, au polissage, à la « joliesse extérieure », comme le notait Kandinsky, parlant de la peinture française[1].

Oui, la French pop est jolie. Subtile. Mais puissante ? subversive ? inaugurale ?… Jamais ou presque. Elle n’a donné naissance à aucun genre musical. Aucune figure paradigmatique telle que les Beatles, le Velvet Underground, Public Enemy, Nirvana… Toujours elle a creusé les sillons anglo-saxons. Et se déraciner, hors de question pour elle. Renaud, le rebelle, a écrit sa plus belle chanson en renouant avec la tradition, pas en la piétinant.

Bien sûr, à cette règle, quelques-uns ont échappé. Non pas en révolutionnaires, plutôt en dandys, en esthètes inclassables. Christophe, postmoderne avant l’heure, avec son « Aline » surfant sur des notes de clavecin. Gainsbourg et son écriture libre, syncopée, toujours là où on ne l’attend pas. Les Rita Mitsouko, inventeurs d’un rock hyper singulier, sans patronage anglo-saxon, hors des courants français. Ou encore Étienne Daho, faussement superficiel, traître à tous les camps, virtuose dans l’art de plier le français aux impératifs du rythme et de la mélodie – comme, en son temps, le pionnier Charles Trenet.



Mais quelques exceptions ne font pas un état d’esprit. Comment expliquer le manque général d’audace ? La pusillanimité définirait-elle intrinsèquement la culture musicale des contrées francophones ? Ou alors cette culture serait-elle non musicale par essence ?…

Arrivé à ce stade de ma réflexion, j’ai ouvert WhatsApp et sondé JT :

JT – Trop grande attention portée aux mots, ou au sens.

Dr DB – Oui, voilà ! C’est un peu comme si la révolution pop n’avait jamais eu lieu.

JT – Les anglo-saxons ne s’intéressent au texte qu’en vue de la sonorité. Les Frenchies, le contraire.

Dr DB – En somme, pas de lâcher-prose…

N’empêche, attachante, la French pop. Inimitable, quoiqu’imitative. Unique, unie, mais dans sa multiplicité. Certainement pas un bloc homogène sur lequel pourraient faire main basse les mythologues de l’« identité culturelle ». À toutes ses époques, elle a été conçue par des électrons libres qui, dépassant les bornes, s’attiraient l’opprobre, voire la vindicte, des tenants de l’ordre esthétique et moral. Peut-être est-ce dans cette irrévérence, lustrée, gracieuse, que réside le secret de son charme inépuisable.

[1] Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier.



50. Evergreen, "Comme si" (2018)

49. Zaz, "Je veux" (2010)

48. Indochine, "3e sexe" (1985)


47. Céline Dion & Garou, "Sous le vent" (1995)


46. Mylène Farmer, "Libertine" (1986)

45. Doc Gynéco, "Né ici" (1996)


44. Caroline Loeb, "C'est la ouate" (1986)


43. Laurent Voulzy, "Belle-Île-en-Mer" (1986)


42. Antoine, "Les élucubrations" (1966)


41. Téléphone, "Argent trop cher" (1980)


40. Chilla, "Si j'étais un homme" (2017)


39. Manu Chao, "Me Gustas Tu" (2001)


38. Lala &ce, "Sous tes lèvres" (2021)


37. Michel Delpech, "Quand j'étais chanteur" (1975)


36. The Pirouettes, "L'escalier" (2016)


35. Michel Berger, "Quelques mots d'amour" (1980)


34. Georges Moustaki, "Le métèque" (1969)


33. Natasha St-Pier, "Tu trouveras" (2001)


32. Maxime Le Forestier, "Mon frère" (1972)


31. Jacques Dutronc, "Mini, mini, mini" (1966)


30. Air, "Sexy Boy" (1998)


29. Chagrin d'Amour, "Chacun fait (C'qui lui plaît)" (1981)

28. Julien Clerc, "Ma préférence" (1978)

27. Angèle, "Balance ton quoi" (2018)


26. Alain Bashung, "La nuit je mens" (1998)


25. Daniel Balavoine, "Le chanteur" (1978)

24. Francis Cabrel, "C'est écrit" (1989)


23. La Femme, "Où va le monde" (2016)


22. Lous & the Yakuza, "Dilemme" (2019)


21. Elli & Jacno, "Main dans la main" (1982)


20. Zazie, "Rue de la Paix" (2001)


19. Françoise Hardy, "Comment te dire adieu" (1968)


18. Ichon, "911" (2020)


17. France Gall, "La déclaration d'amour" (1975)


16. Nino Ferrer, "La maison près de la fontaine" (1966)


15. Noir Désir "Le vent nous portera" (2001)


14. Vanessa Paradis, "Tandem" (1990)


13. Joe Dassin, "L'été indien" (1975)


12. Alain Souchon, "Ultra moderne solitude" (1988)


11. Michel Polnareff, "Love Me, Please Love Me" (1966)


10. Robert Charlebois, "Je reviendrai à Montréal" (1976)

9. Étienne Daho, "Saudade" (1991)

8. Taxi Girl, "Cherchez le garçon" (1980)


7. Christophe, "Aline" (1965)


6. Benjamin Biolay, "La superbe" (2009)

5. Renaud, "Morgane de toi" (1982)


4. Suprême NTM, "Ma Benz" (1998)


3. Véronique Sanson, "Vancouver" (1976)


2. Jane Birkin & Serge Gainsbourg, "Je t'aime moi non plus" (1969)


1. Les Rita Mitsouko, "C'est comme ça" (1986)



TOP 50 FRENCH POP par Life On Mars

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